(Londres) Au lieu d’une Super Ligue, un super bide : lâchée par les six clubs anglais, cette compétition privée rivale de la Ligue des champions a perdu mardi la moitié de ses fondateurs, impuissants face aux menaces des instances du football et au tollé des partisans.

Jean DECOTTE et Antoine MAIGNAN avec Frédéric HAPPE à Londres
Agence France-Presse

Ils pensaient convaincre le monde du football en proposant plus de matchs à fort enjeu, et visaient des revenus colossaux en s’assurant un ticket permanent dans une épreuve quasiment inaccessible aux autres équipes du continent…

Mais les 12 « mutins », emmenés par le Real Madrid et la Juventus de Turin, ont explosé en plein vol de manière aussi tonitruante qu’ils avaient fait sécession dans la nuit de dimanche à lundi.

Manchester City a été le premier à céder, annonçant dans un communiqué avoir « formellement lancé la procédure pour se retirer du groupe chargé de développer le projet de Super Ligue européenne ».

Les cinq autres clubs anglais ont suivi : Tottenham, Liverpool, Manchester United et Arsenal dans un premier temps en fin de soirée, suivis deux heures plus tard par Chelsea qui, dans son communiqué, a constaté que « sa participation [à ce projet] ne servirait pas les intérêts du club, de ses supporters et de la communauté élargie du football ».

« Nous avons fait une erreur et nous nous excusons pour cela », a de son côté reconnu Arsenal dans un communiqué, résumant en une phrase ce que les partisans, les instances et les gouvernements s’évertuaient à faire remarquer depuis deux jours.

Un retournement de situation incroyable venu soulager le président de l’UEFA, Aleksander Čeferin, qui s’est dit « ravi d’accueillir le retour de City dans la famille du football européen », dans une déclaration transmise à l’AFP avant les défections des autres cadors de la Premier League.

Les promoteurs de la Super Ligue ont beau avoir répliqué aux annonces des clubs anglais en publiant un communiqué dans lequel ils expliquent qu’ils vont « reconsidérer les étapes les plus appropriées pour remodeler le projet », le projet, emmené par Florentino Pérez, président du Real Madrid, semble totalement tué dans l’œuf.

Levée de boucliers

Le résultat, sans doute, de la levée de boucliers générale du monde sportif et politique.

« La décision de Chelsea et de Manchester City est – si elle est confirmée – absolument la bonne, et je la salue », écrivait le premier ministre britannique Boris Johnson, sur Twitter, peu avant le communiqué des Citizens.

« J’espère que les autres clubs impliqués dans la Super Ligue européenne vont suivre cette initiative », a ajouté M. Johnson, qui avait promis d’employer tous les moyens contre la Super Ligue, « y compris l’option législative ».

Dans la soirée, plusieurs centaines de fans de clubs anglais avaient bruyamment manifesté leur désapprobation aux abords du stade Stamford Bridge de Chelsea, à Londres.

« Manchester City est dans mon sang, mon oncle a joué pour City et tout le monde dans ma famille est fan de City. Mais je ne veux pas qu’on fasse partie de cette élite, je préférerais encore nous voir en League Two (D4) », a assuré Zac Bookbinder, 16 ans, venu manifester avec des amis.

L’UEFA, qui défend de son côté sa propre réforme de la Ligue des champions, traditionnelle compétition des clubs du Vieux Continent depuis 1955, avait tiré lundi à balles réelles sur ces « serpents », « guidés uniquement par l’avidité », selon les propos d’Aleksander Čeferin.

Celui-ci n’avait pas hésité à menacer les 12 dissidents de représailles draconiennes, comme l’exclusion de ces clubs de toutes les compétitions nationales et internationales, brandissant même un Euro ou une Coupe du monde sans les joueurs internationaux évoluant dans ces équipes.

Mais il les avait aussi exhortés à « changer d’avis » après « une énorme erreur », une démarche couronnée de succès dans la soirée.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, était lui aussi venu au secours d’un foot européen bouleversé, en réitérant son opposition à ce « club fermé ». « Soit vous êtes dedans, soit vous êtes dehors », a-t-il lancé mardi matin lors du congrès de l’UEFA à Montreux, en Suisse.

PHOTO RICHARD JUILLIART, ASSOCIATED PRESS

Gianni Infantino, président de la FIFA

La Super Ligue semblait avoir anticipé ce tollé et ces menaces. Elle avait même remporté mardi une première victoire judiciaire en obtenant d’un tribunal de commerce de Madrid une décision susceptible de geler provisoirement toute sanction la concernant.

Avec une réunion prévue vendredi du comité exécutif de l’UEFA, la question de l’exclusion des clubs « mutins » restait néanmoins sur la table, en particulier pour le tournoi actuel de la Ligue des champions, dont le dernier carré comprend trois clubs concernés – Manchester City, Chelsea et le Real Madrid.

Les joueurs montent au créneau

Dans le camp des opposants au projet, la riposte s’est organisée à tous les niveaux.

Les joueurs de Liverpool, club rebelle, ont ainsi témoigné de leur hostilité au projet en publiant un communiqué commun contre leur employeur, tandis que Gérard Piqué, capitaine de Barcelone, a martelé que « le football appartient aux fans ».

L’une des opinions les plus virulentes est venue de Pep Guardiola, entraîneur vedette de Manchester City, l’un des clubs dissidents. Pour le Catalan, cette nouvelle coupe d’Europe perturbe l’idée même de compétition.

« Ce n’est pas du sport si le succès est garanti ou si perdre n’a aucune importance », a asséné Guardiola, alors que Jürgen Klopp, entraîneur de Liverpool, s’était montré réservé lundi.

Ces déclarations résument la profonde ligne de fracture créée par les 12 clubs rebelles, composés de six anglais, trois espagnols, trois italiens… mais aucun allemand ni français.