Alors que les Jeux olympiques d'hiver de Vancouver se terminent demain, les yeux des amateurs de sport se tourneront vers l'autre côté du globe. Dans quelque 100 jours, l'Afrique du Sud recevra la manifestation sportive la plus suivie de la planète: la Coupe du monde de soccer. Les attentes sont énormes dans un pays où le «beau jeu» est une quasi-religion. Et sur un continent en mal de bonne publicité.

Mis à jour le 28 févr. 2010
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Vêtus de dossards jaunes, une vingtaine de travailleurs de la construction s'affairent sous les rayons du soleil à installer des pavés. À l'approche de la Coupe du monde, les jours sont comptés pour donner un nouveau visage à la rue Vilakazi, la plus mythique d'Afrique du Sud.

 

Aucune autre rue dans le monde ne peut se vanter d'avoir été le domicile de deux Prix Nobel de la paix. Nelson Mandela et Desmond Tutu y ont chacun une petite maison. Emblème de la lutte contre l'apartheid, la rue Vilakazi, au coeur du township de Soweto, était jusqu'à l'an dernier en terre battue.

Les rares touristes qui s'y aventuraient y venaient accompagnés de guides dans de grands autocars de luxe et repartaient ensuite vers les hôtels des beaux quartiers de Johannesburg. Ils entendaient parler des jours glorieux de la petite rue, des jours sombres de la ségrégation raciale et de la pauvreté endémique qui perdure dans les townships, 20 ans après la libération de Mandela.

Aujourd'hui, la petite rue en pente n'a plus de quoi faire peur à qui que ce soit. Une grande pancarte commanditée par Coca-Cola souhaite la bienvenue aux visiteurs. Tout le quartier a été asphalté et les trottoirs aménagés. Les commerçants ambulants, qui y vendent tantôt des fruits, tantôt de l'artisanat ou des t-shirts, ont maintenant des stands uniformes, abrités par de grands parasols verts. Un des restaurants de la rue, Sakhumzi, où l'on vient manger des spécialités locales, a triplé sa superficie. Le grand coup de balai a même touché le seul shebeen du quartier. La petite taverne locale a été repeinte aux couleurs de Heineken.

«On ne reconnaît plus notre rue. Les nouveaux arbres rendent la vie plus facile aux voleurs, qui peuvent se cacher derrière. On espère néanmoins que tout ça va nous avantager pendant la Coupe du monde», note Tototo, le marchand de sucreries du quartier.

8,5 milliards d'investissements

La rue Vilakazi est loin d'être le seul endroit à avoir été rénové à l'approche de la grand-messe du soccer, qui se tiendra en sol africain pour la première fois. En prévision de l'événement, qui aura lieu du 11 juin au 11 juillet, plus de 63 milliards de rands (8,5 milliards de dollars) ont été investis dans les infrastructures du pays, selon un porte-parole de la Coupe du monde.

En tout, 10 stades ont été remis à neuf ou construits de toutes pièces dans les neuf villes qui accueilleront le tournoi. On y attend 32 équipes et 3 millions de fans.

Des dizaines de routes sont en train d'être élargies. Un nouveau système ferroviaire, dont Bombardier est l'un des principaux partenaires, devrait être prêt juste à temps pour le début de la compétition. L'aéroport international de Johannesburg brille comme un sou neuf.

Pour héberger les 450 000 touristes attendus dans le pays, 26hôtels ont été construits. «Tout ça aura un impact à long terme sur l'Afrique du Sud. Les stades de qualité internationale que nous avons construits seront là dans 50, 100 ans. Les enfants de ce pays rêveront d'y jouer. Les routes aussi resteront. L'événement a créé 415 000 emplois. Certains à court terme, mais les compétences acquises ne se volatiliseront pas», explique le chef des communications du comité organisateur de la Coupe du monde 2010, Rich Mkhondo.

Les critiques pleuvent

Durant tout l'entretien d'une heure qu'il a accordé à La Presse, M. Mkhondo est sur la défensive. Car si la Coupe du monde suscite d'immenses espoirs et beaucoup de fierté dans les rues de l'Afrique du Sud, déjà tapissées de posters, les critiques pleuvent aussi.

Les nouveaux stades sont déjà qualifiés de «one night stand» (aventure sans lendemain) et de coquilles vides par des organisations locales, qui se demandent si l'argent n'aurait pas pu être mieux investi dans un pays où près de 40% de la population est sans emploi et où une famille sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.

Le coût des billets, jugé trop élevé par beaucoup de fans sud-africains, a été réduit la semaine dernière. Les médias locaux publient chaque jour des articles sur la corruption qui a entouré la construction des stades. La fermeture d'une école pour faciliter la construction du stade de Nelspruit, près du parc Kruger, a fait scandale.

Le taux de criminalité, un des plus élevés du monde, est aussi sous les projecteurs dans les médias internationaux. Le récent meurtre de l'une des relationnistes de la Coupe du monde à Rastenburg, en plein milieu d'un symposium sur les questions de santé liées à la Coupe du monde, a ajouté aux craintes de certaines équipes européennes, qui ont annoncé récemment qu'elles achèteraient des gilets pare-balles pour leurs athlètes.

Rich Mkhondo courbe l'échine quand on soulève la question de la sécurité. Il explique qu'une armée de 40 000 agents assureront la sécurité des stades. Pour le reste, note-t-il, la sécurité du pays dépend de la société sud-africaine. «Des pays comme la Grande-Bretagne peuvent regarder dans leur propre jardin, où des enfants de 14 ans en tuent d'autres de 17 ans», tonne-t-il. Il ajoute que la Coupe de la Confédération, qui a eu lieu l'an dernier en préparation de la Coupe du monde, n'a été marquée par aucun incident majeur.

Le rapprochement du ballon rond

Loin de prévoir le pire, Rich Mkhondo se dit plutôt convaincu que, comme la Coupe du monde de rugby de 1995, qui avait donné lieu à de grandes fêtes multiraciales dans les rues, la Coupe du monde de soccer aura un effet rassembleur sur la population sud-africaine, encore meurtrie par le legs de l'apartheid. D'autant plus que le soccer occupe une place sans pareille dans le coeur de la population noire, qui compose plus de 80% du pays.

Qu'en pensent les résidants de la rue Vilakazi? «J'étais ici quand Nelson Mandela a été libéré il y a 20 ans et qu'il est revenu à la maison, explique le propriétaire du restaurant Sakhumzi. Des journalistes étrangers vivaient chez nous. Nous imaginons que le mois de la Coupe du monde ressemblera un peu à ça. Les yeux du monde seront à nouveau tournés vers nous. Mais combien de gens de Soweto et des autres villes défavorisées de l'Afrique du Sud bénéficieront de tout ça, à long terme? C'est la grande inconnue. Si la fin de l'apartheid n'a pas réussi à régler la grande majorité des problèmes du pays, que peut faire la Coupe du monde?»

 

De tribune de liberté à temple du soccer

Baptisé Soccer City, ce stade de Johannesburg, dont l'architecture évoque un pot de terre traditionnel africain, sera le point de mire de la Coupe du monde l'été prochain. Il abritera notamment la finale de la grand-messe du soccer. D'une capacité de 87 000 spectateurs, il n'a pas d'équivalent sur le continent africain. Il n'a pas non plus d'égal dans le coeur de millions de citoyens de l'Afrique du Sud: c'est dans cette enceinte que Nelson Mandela a prononcé son grand discours de libération, en février 1990, mettant la table pour les profonds changements à venir.