Ce qu’elle a ramé pour cette médaille d’argent.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Sa simple présence sur la ligne de départ relevait d’une saga sportive, médicale, juridique et pandémique. Un peu plus de deux ans après le début de ses mésaventures, Laurence Vincent-Lapointe n’avait plus que 200 mètres à franchir dans son canoë profilé.

Avec tous les gens qui l’avaient soutenue, le poids du monde aurait pu peser sur ses épaules. Un petit mantra l’aidait cependant à garder le cap : « Jusqu’au bout, il faut que je pousse, jusqu’au bout, il faut que je pousse. »

Après une mauvaise course en demi-finale, où elle avait fini troisième de sa vague, la canoéiste de 29 ans avait réussi l’essentiel : atteindre la finale du C1 200 mètres au Canal de la forêt de la mer de Tokyo, présentée jeudi, un peu avant midi.

Au coup de départ, elle a été la plus rapide des huit concurrentes à décoller. Avec le vent qui soufflait de la droite, un désavantage pour une gauchère comme elle, Vincent-Lapointe savait qu’elle aurait à résister au retour de ses principales rivales.

Mais elle s’est accrochée « jusqu’au bout ». Seule la jeune Américaine de 19 ans, Nevin Harrison, qui s’était révélée pendant son absence pour une suspension, a réussi à la remonter pour la devancer sur la ligne.

Un peu moins d’une seconde plus tard, l’athlète de Trois-Rivières a franchi l’arrivée au deuxième rang. L’or, l’argent, même le bronze, cela n’avait plus aucune importance. Tout ce qu’elle souhaitait était de ne pas finir quatrième.

La sextuple championne du monde, un temps favorite pour s’imposer à cette toute première épreuve de canoë féminin aux Jeux olympiques, a exulté.

Encore essoufflée, un drapeau unifolié sur les épaules, Vincent-Lapointe s’est dit « tellement, tellement excitée » en zone d’entrevues.

« Dans ma préparation, l’objectif était : ne pas abandonner. Jusqu’à la fin, peu importe ce qui se passe, ne pas abandonner. S’il y a du monde qui me rattrape, ne pas abandonner. »

Comme une métaphore de sa mésaventure de 2019, un test positif dont elle a été totalement blanchie après un long processus juridique.

« Si on me disait : tu as le choix de le refaire demain matin, je ne sais pas si je dirais oui, même là en ayant une médaille olympique », a-t-elle réagi.

Ces « affaires horribles » lui ont forgé le caractère, au point d’en faire probablement l’athlète la « forte mentalement » de la compétition, lui ont rappelé des proches. « Je suis très, très fière de ce que j’ai accompli pour me rendre ici. »

Après la confirmation de son podium, Vincent Lapointe a ramé jusqu’au ponton des médaillées. Elle est tombée dans les bras de son entraîneur Mark Granger.

« Après la demi-finale, on commençait à être nerveux, a admis le coach. On avait peur à cause du vent » qui favorisait l’Américaine, une droitière.

En révisant le profil de course transmis par une unité équipée de GPS, Granger n’avait jamais rien vu de tel de la part de sa protégée : « Ça rassemblait à un parcours de vélo de montagne… »

Vincent-Lapointe lui a rapporté qu’elle avait raté « deux ou trois » coups de rame, ce qui expliquait ces variations de vitesse, comme au départ

« Elle s’est reprise » dans une finale qui s’est dessinée comme l’entraîneur l’anticipait : un duel entre l’expérience et la jeunesse. Entre la conscience et l’insouciance.

« [Harrison] est jeune, elle n’a pas de facteur peur, a souligné Granger. Laurence est arrivée ici avec la pression de tout ce qui est arrivé ces deux dernières années. La jeune Américaine s’est entraînée avec nous en Floride, il y a deux ans. On la voyait venir. Elle est forte musculairement. Elle a une bonne technique de 200 mètres. Pour Laurence, à l’autre extrême, qui a 29 ans, qui l’a poussée comme ça, c’est extrêmement bon de sa part. »

Un peu plus loin, Eric Myles, chef des sports au Comité olympique canadien (COC), s’excusait de ne plus maîtriser ses émotions. Le podium de Vincent-Lapointe avait de nombreuses résonances pour l’ancien kayakiste de l’équipe canadienne, lui aussi de Trois-Rivières. « C’est la première médaillée du club de Trois-Rivières », a-t-il souligné avec émotion.

Myles est également un ancien directeur des programmes sport-études à l’Académie Les Estacades et au Collège Laflèche, par où la canoéiste est passée.

Enfin, le COC a joué un rôle dans le processus qui a mené à l’attribution d’un quota à Vincent-Lapointe à Tokyo. « C’est pour l’athlète, ce qu’elle a traversé, a dit Myles. Tout le monde a senti qu’il y avait des injustices. Ou en tout cas des choses qui ont été corrigées. […] De la voir arriver là, ça fait vraiment chaud au cœur. »

La médaillée d’argent a d’ailleurs remercié tous ceux qui l’avaient accompagnée. « Honnêtement, je ne serais pas ici si je n’avais pas eu le monde autour de moi. On a beau dire que j’ai été forte de passer à travers tout ça, je l’ai réussi parce que je n’étais pas seule. »

L’Ukrainienne Liudmyla Luzan a gagné le bronze. L’Ontarienne Katie Vincent, partenaire de Vincent-Lapointe en C2 500 m à partir de vendredi, a fini huitième de la finale.

Vincent-Lapointe est la première médaillée olympique canadienne en canoë-kayak depuis Caroline Brunet, médaillée de bronze en K1 500 m à Athènes, en 2004.

Ce n’est qu’après avoir reçu sa médaille sur le podium qu’elle a craqué un peu. « C’est tellement soulageant, avait-elle dit un peu plus tôt. C’est juste fou. Après tout ce que j’ai traversé, je l’ai fait. Ce n’est pas l’or, mais j’ai fait la performance que je voulais. » Jusqu’au bout.