« Une femme était derrière un banc de la LNH et tout le monde du sport l’a remarquée. Mais si les gens ne se souvenaient pas de la dernière fois que ça s’était produit, c’est la preuve que ça faisait beaucoup trop longtemps. »

Publié le 20 janvier
Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Pour ce qui est des façons de se sortir de façon élégante d’une situation inconfortable, Aisha Visram est dure à battre.

D’abord, un rappel des faits. Jeudi dernier, les Kings de Los Angeles et la LNH annoncent en grande pompe que Visram, une thérapeute du sport, devenait la première femme de l’histoire du circuit à travailler derrière le banc pendant un match. Ils citent comme source la Société des thérapeutes du sport du hockey professionnel (PHATS). Visram travaille pour le Reign d’Ontario, club-école des Kings, et est venue en renfort en raison d’un manque de personnel.

Le hic : la Montréalaise Jodi van Rees, elle aussi thérapeute, a travaillé derrière le banc du Canadien au début des années 2000, et de façon permanente lors des saisons 2003-2004 et 2005-2006.

La PHATS, les Kings et la LNH ont vite fait amende honorable, mais les propos de Visram, cités ci-dessus, illustrent bien l’œil au beurre noir que cela laisse à « la meilleure ligue au monde ». À une époque où les Marlins de Miami ont une directrice générale, où la NFL a amorcé la dernière saison avec 12 femmes au sein du personnel d’entraîneurs de ses équipes, le circuit Bettman traîne tristement la patte.

« Cette histoire a reçu beaucoup d’attention. Mais dans un sens, c’est décevant que ce soit le cas », a fait valoir Visram, en visioconférence, mercredi.

Des Roadrunners au Canadien

Jodi van Rees était évidemment déçue de l’oubli, mais pas pour sa gloire personnelle. Plutôt « pour tout le monde qui m’a aidée, car je ne veux pas que ce soit passé sous silence », nous explique van Rees, maintenant établie à South Glengarry, près de Cornwall.

Parce que ces gens qui l’ont aidée montrent bien que le hockey n’est pas un bloc monolithique de gens étroits d’esprit. Des dirigeants comme ceux qui lui ont ouvert la porte il y a plus de 20 ans étaient tout à fait disposés à lui faire de la place, sans égard à son sexe.

Son parcours a commencé chez les Roadrunners de Montréal, défunt club de roller-hockey, dont elle a été thérapeute en chef pendant ses quatre saisons d’existence.

On utilisait le vestiaire du Canadien. Gaétan Lefebvre m’a donné les clés de la clinique et m’a invitée à l’utiliser pendant l’été. Donc je l’ai connu comme ça, j’ai connu le D[David] Mulder et j’ai bâti des relations.

Jodi van Rees

Parallèlement à ce mandat, elle en a commencé un autre chez les Prédateurs de Granby. « J’ai vu une annonce dans le journal qui disait que Granby cherchait un thérapeute. J’ai postulé et j’ai eu l’emploi », raconte-t-elle. Un processus qui s’est fait avec l’entraîneur-chef de l’époque, un certain Michel Therrien.

Du monde du roller-hockey, elle connaissait déjà Francis Bouillon, membre des Roadrunners, puis des Prédateurs en 1995-1996. Elle allait ensuite renouer avec Therrien pour de courts mandats chez les Canadiens de Fredericton, ancien club-école du Canadien. « Je sentais que j’avais des alliés », précise-t-elle.

Des directeurs généraux Réjean Houle et André Savard aux entraîneurs Therrien et Alain Vigneault, elle établissait donc des liens qui lui valaient différents contrats, surtout en arrière-scène, dans la clinique. L’arrivée de Bob Gainey comme directeur général, en 2003, lui a permis de prendre du galon.

« Quand Gainey est arrivé, je faisais surtout de la massothérapie. Il évaluait tout son personnel et m’a dit : “Je sais que tu peux en faire encore plus.” Donc il m’a embauchée comme thérapeute. » C’est là qu’elle a commencé à œuvrer à temps plein derrière le banc, à domicile comme à l’étranger.

Au fil des années, elle a été témoin de nombre d’évènements, des plus inquiétants (comme la rondelle que Trent McCleary a reçue à la gorge) aux plus anecdotiques (comme la fois où Steve Bégin a perdu à peu près toutes ses dents). « Je lui préparais sa nourriture au robot mélangeur ! », se souvient-elle en riant.

PHOTO FOURNIE PAR BOB FISHER

José Théodore et Jodi van Rees

Mais de façon générale, son statut de pionnière la plaçait dans une situation délicate. « Je savais que je n’avais aucune marge d’erreur en étant la première. C’était un gros poids sur mes épaules, estime-t-elle. Mais je ne me souviens pas de mauvaises interactions avec les joueurs. Je m’assurais de leur faire comprendre que le vestiaire leur appartenait et que je n’allais pas les y rendre mal à l’aise. »

Elle ne se souvient pas non plus d’un gros battage médiatique autour de sa présence. « C’était avant l’époque des réseaux sociaux, donc j’accordais une entrevue de temps en temps, mais rien de gros.

« Mais ç’a été tellement long depuis que la présence d’Aisha Visram a créé un gros engouement. Pour ma part, je suis contente de raconter mon expérience, de dire que le Canadien a été le premier, grâce à MM. Gainey, Savard, Houle, Therrien et au DMulder. Ils m’ont aidée. Je suis vraiment contente de voir qu’Aisha a elle aussi eu sa chance. Mais je ne peux pas croire que ça ait pris tout ce temps ! »

Le hockey est pour tout le monde

Au moment de la visioconférence, Jodi van Rees et Aisha Visram ne s’étaient pas encore parlé.

« Non, et j’en suis mal à l’aise, a admis Visram. Je crois sincèrement que les questions de représentation sont importantes, et je trouve dommage de ne pas avoir été au courant de son histoire, car j’aurais pu m’inspirer d’elle plus tôt. »

Visram espère néanmoins que la visibilité de son histoire fera en sorte qu’il ne s’écoulera pas deux autres décennies avant qu’une femme revienne derrière un banc de la LNH.

« Beaucoup de gens m’ont raconté des moments où ils se sont fait dire de cesser de rêver, qu’ils n’avaient aucune chance d’atteindre leur but », a expliqué Aisha Visram.

« Moi, j’ai été chanceuse, personne ne m’a dit de telles choses. Mais si on veut continuer à promouvoir l’idée que le hockey est pour tout le monde, les femmes ont leur place ici. Il ne devrait pas y avoir d’endroit où un homme ou une femme n’a pas sa place en raison de son sexe. »

Avec la réorganisation attendue dans l’organigramme du Canadien, l’équipe a maintenant la chance d’ouvrir ses portes à des femmes à plusieurs postes stratégiques du secteur hockey, un souhait formulé par Geoff Molson l’an dernier. Il sera intéressant de voir si le Tricolore passera de la parole aux actes dans les prochains mois.