L’incident impliquant Tom Wilson a rappelé à bien du monde combien le hockey est un sport qui sait pardonner à ceux qui commettent des infractions à répétition. Survol de l’enjeu complexe des récidivistes.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Presque deux semaines ont passé depuis les tristes évènements impliquant Tom Wilson, mais bien des questions sont demeurées sans réponse.

L’une d’elles a enflammé les débats pendant des jours : pourquoi la LNH n’a-t-elle pas puni plus sévèrement l’attaquant des Capitals de Washington après que celui-ci se fut attaqué à Pavel Buchnevich et à Artemi Panarin, des Rangers de New York ? Vu ses antécédents de coups douteux et de suspensions, nombreux sont ceux qui s’attendaient à voir Wilson recevoir une peine exemplaire. Ce n’est pas arrivé.

Une autre question, plus radicale, celle-là, ressurgit chaque fois que des gestes « disgracieux » sont faits dans la LNH : pourquoi un multirécidiviste n’est-il pas banni du hockey, temporairement, sinon pour de bon ? Après tout, Wilson s’est notamment vu imposer une suspension de 20 matchs pour un coup à la tête en 2018. Et plus tôt cette saison, il a été écarté de 7 rencontres après avoir donné de la bande.

L’enjeu des récidivistes est complexe et mérite des nuances. Car en creusant un peu, on constate que ce qui passe mal auprès des partisans et des journalistes est bien souvent considéré comme un dommage collatéral enduré par les organisations.

Pour y voir plus clair, permettons-nous un long détour par un exemple concret, tout près de nous.

Avec derrière lui une carrière de 15 ans dans la LNH, Philippe Boucher considère avoir à peu près tout vu. Cela n’empêche pas que les gestes de Wilson, tout comme les bagarres à répétition du match suivant entre les Capitals et les Rangers, l’ont dégoûté.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Philippe Boucher, DG des Voltigeurs de Drummondville

Malgré tout, celui qui est aujourd’hui le directeur général des Voltigeurs de Drummondville, dans la LHJMQ, est catégorique : un joueur comme Wilson, qui peut à la fois marquer des buts et distribuer allègrement des mises en échec, il en prendrait un dans son équipe n’importe quand. « Mais sans les à-côté », précise-t-il. Lire ici : les débordements dont le joueur des Capitals s’est fait une spécialité.

Boucher n’a évidemment aucun lien avec « l’affaire Wilson ». Mais il est conscient de la gestion délicate des joueurs dits « d’énergie ». Car il été l’entraîneur du patineur qui a probablement été le plus détesté de la LHJMQ des dernières années.

Suspendu à répétition

Avec les Remparts de Québec puis les Cataractes de Shawinigan, Mikaël Robidoux est devenu tristement célèbre en écopant de pas moins de 9 suspensions totalisant 36 rencontres.

En entrevue avec La Presse, Robidoux parle avec franchise de son bilan. « Jamais dans cent ans » il n’a voulu blesser volontairement un adversaire.

Pourtant, son dossier disciplinaire n’est pas reluisant. De courtes suspensions pour des contacts à la tête et des coups de genou, pour avoir déclenché une bagarre. Mais également deux blâmes très sévères : un de 15 matchs pour avoir asséné un coup à la tête de Xavier Simoneau, des Voltigeurs de Drummondville, et un autre de 10 matchs pour avoir plaqué Antoine Leblanc, de l’Océanic de Rimouski, tête première dans la bande.

PHOTO OLIVIER CROTEAU, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Mikaël Robidoux (10) alors qu’il évoluait avec les Cataractes de Shawinigan

Ce dernier évènement l’a particulièrement ébranlé. De son propre aveu, il était soulagé « de voir le kid se relever ».

Quelques semaines plus tard, en janvier 2020, la punition dont il a écopé pour un coup de genou a été sa dernière chez les juniors. Sachant qu’il avait épuisé toutes ses cartouches de sympathie auprès de la direction de la ligue, il a bifurqué vers l’ECHL afin d’y amorcer une carrière professionnelle chez les Mariners du Maine, dont le président est le Québécois Daniel Brière.

Est-ce que je vais changer mon style ? Jamais.

Mikaël Robidoux

Sa vitesse, son jeu physique et sa capacité à déranger l’adversaire constituent son pain et son beurre depuis des années. Par contre, « est-ce que je veux continuer à peaufiner mon jeu et à m’améliorer pour ne plus commettre de gestes répréhensibles ? C’est sûr à 100 % », dit-il.

Dans tous les cas, ajoute-t-il, « la raison qui fait en sorte que j’ai réussi à jouer au hockey professionnel et que Tom Wilson gagne 5 millions par année dans la LNH, c’est qu’on joue sur la ligne ».  

Nous y voilà donc, à cette fameuse « ligne ». Celle qui sépare ce qui est permis de ce qui ne l’est pas, et sur laquelle marcher sans trébucher est un art maîtrisé par une poignée de joueurs.

Leur rareté en fait des éléments recherchés auxquels le hockey tend à pardonner.

À la recherche d’une « bougie d’allumage »

Les Cataractes de Shawinigan, équipe qui a compté Robidoux dans ses rangs pendant un peu moins de deux saisons, ont récemment été éliminés des séries éliminatoires de la LHJMQ. Au bout du fil, le directeur général Martin Mondou raconte qu’il aurait justement voulu compter sur un joueur capable d’être une « bougie d’allumage » pour « réveiller » ses hommes, leur « donner de la vie à chaque match ».

PHOTO OLIVIER CROTEAU, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Mikaël Robidoux (96) alors qu’il évoluait avec les Cataractes de Shawinigan

C’est ce même Mondou qui a acquis Robidoux des Remparts, en décembre 2018. Il l’a fait en toute connaissance de cause : trois mois plus tôt, l’attaquant se voyait imposer sa suspension de 15 matchs pour avoir frappé Xavier Simoneau. Malgré cette tache à son dossier, quelques équipes ont néanmoins tâté le terrain pour l’obtenir.

L’entraîneur-chef des Cataractes, Daniel Renaud, connaissait bien le jeune homme pour avoir été entraîneur adjoint à Québec. Martin Mondou raconte que Renaud voulait « travailler avec Robidoux, essayer d’aider » celui qu’il décrit comme « une bonne personne […] ador[ée] de ses coéquipiers ».

PHOTO SYLVAIN MAYER, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Martin Mondou, directeur général des Cataractes de Shawinigan

C’est certain qu’un joueur d’énergie est toujours à risque… La nouvelle génération de joueurs a tendance à se tourner davantage, elle est moins habituée à se faire frapper. La ligne est mince.

Martin Mondou, directeur général des Cataractes de Shawinigan

C’est tout de même à Shawinigan que Robidoux a commis les gestes qui lui ont valu sa suspension no 9 et celle qui serait devenue la suspension no 10.

Sa réputation n’a pas refroidi non plus Daniel Brière, président des Mariners du Maine, qui a offert une « deuxième chance » à son jeune compatriote.

Chez les pros

Jouer « contre des hommes » convient davantage au style robuste de Robidoux, souligne Brière. Pourtant, le jeune homme a déjà écopé de deux suspensions en 11 matchs dans l’ECHL. « L’apprentissage » se poursuit, dit l’ancien du Canadien de Montréal. On voit en lui non seulement ses qualités d’agitateur, mais également son potentiel de hockeyeur, alimenté par sa vitesse et ses habiletés défensives.

Toutes les équipes veulent avoir des gars comme Tom Wilson ou Mikaël Robidoux. Des gars qui dérangent, qu’on déteste quand ils jouent pour d’autres équipes, mais qu’on adore quand ils sont avec nous.

Daniel Brière, président des Mariners du Maine

Daniel Brière a d’ailleurs disputé presque toute sa carrière dans la LNH pendant qu’y évoluait Raffi Torres, reconnu au cours des années 2000 et 2010 comme l’un des principaux agitateurs du circuit. Encore à ce jour, Torres détient le record peu enviable de la plus longue suspension imposée par la ligue : 41 matchs. Trois ans plus tôt, il avait écopé de 25 matchs.

Malgré cela, « je te dirais que la majorité des équipes auraient pris Torres sans ses suspensions », poursuit le Québécois. De fait, Torres a disputé plus de 700 matchs au sein de sept formations. Après sa suspension de 25 matchs, imposée en 2012 alors qu’il jouait pour les Coyotes de Phoenix, les Sharks de San Jose l’ont acquis à la faveur d’une transaction et lui ont offert un nouveau contrat de 6 millions de dollars en trois ans.

« Il apportait une dimension qu’on ne voyait pas beaucoup. »

PHOTO CHRIS SCHNEIDER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Raffi Torres (13), dans l’uniforme des Canucks de Vancouver

Chaque fois que Torres sautait sur la patinoire, « on se disait qu’on devait garder la tête haute parce qu’il pouvait venir nous frapper de n’importe quel angle », poursuit encore Brière.

« On devait toujours savoir où il était sur la patinoire, un peu comme on le dit aujourd’hui de Sidney Crosby ou de Connor McDavid. C’est de cette façon qu’on approchait ces joueurs-là. »

Éducation

Refusant de commenter les dossiers de Tom Wilson et de Mikaël Robidoux, Éric Chouinard, directeur du département de la sécurité des joueurs de la LHJMQ, rappelle que l’éducation est au cœur de son rôle. Ce qui n’est pas le cas de son homologue George Parros, dans la LNH.

« Que ce soit avec des récidivistes ou avec n’importe qui d’autre, des fois, il s’agit juste d’expliquer les choses au jeune », dit celui qui a roulé sa bosse pendant près de deux décennies dans le hockey professionnel nord-américain et européen.

Dans certains cas, je me suis déplacé et je me suis assis avec le joueur pour essayer de lui montrer la bonne façon de faire les choses. Il y en a qui saisissent le message, d’autres non.

Éric Chouinard, directeur du département de la sécurité des joueurs de la LHJMQ

Chouinard n’a pas encore pu cerner des traits récurrents chez ses plus mauvais élèves. N’empêche, « il n’y a jamais de cas désespéré et je n’abandonnerai jamais un jeune », tranche-t-il. « Peu importe la situation, je vais continuer de travailler avec lui. »

Philippe Boucher, qui a été l’entraîneur de Robidoux pendant trois ans à Québec, insiste d’ailleurs pour dire qu’il « s’en allait quelque part » avec lui.

Le principal concerné assure qu’il apprend de ce qu’il décrit comme ses « gaffes ».

Il y a des choses que je faisais que je ne fais plus. Mais dans le feu de l’action, des fois, tu n’as pas le temps de penser, et après, tu te sens mal. Ça se passe tellement vite…

Mikaël Robidoux

« Veut, veut pas, c’est plate d’être suspendu tout le temps », laisse-t-il tomber. Et voir son nom associé à des appels au bannissement du hockey, sur les réseaux, n’a rien de gratifiant.

Nous avons demandé à Boucher, Chouinard et Brière si, pendant leur carrière comme joueurs, ils estimaient avoir côtoyé des joueurs qui n’auraient pas dû se trouver sur la même glace qu’eux. Aucun des trois n’a répondu par l’affirmative.

Par contre, « on ne veut pas régresser », insiste Philippe Boucher. Selon lui, « l’évènement de l’autre jour [avec Tom Wilson], il y a 20 ans, on n’en aurait pas parlé, sinon pour ouvrir le bulletin sportif ce soir-là. Il ne faut pas que le hockey retourne là ».

« Il y a des choses qu’on voyait dans les années 1990 qu’on ne voit plus aujourd’hui, renchérit Éric Chouinard. C’est juste normal qu’on évolue, dans le sport comme dans la société. »