À leur arrivée dans la bulle, les hockeyeurs de la LNH étaient aussi fébriles que les gars d’Occupation double découvrant leur nouvelle maison en Afrique du Sud.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Des raquettes de ping-pong !

Une table d’Air Hockey ! !

Une console PlayStation ! ! !

Un terrain de basketball ! ! ! !

Un simulateur de golf ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

C’était tellement extraordinaire qu’il a fallu commander de nouveaux points d’exclamation.

L’entraîneur-chef des Coyotes de l’Arizona, Rick Tocchet, a comparé l’ambiance à celle des tournois de hockey de son enfance. « La seule différence, c’est qu’on n’a pas encore joué au mini-hockey dans le corridor de l’hôtel. »

Les Coyotes – comme les autres clubs – ont chouchouté leurs joueurs. Ils leur ont donné des vêtements Lululemon. Ils ont aussi décoré leurs chambres avec des photos de leurs proches. Leurs conjointes. Leurs enfants. Leurs parents. « Une belle petite attention », a souligné l’attaquant Derek Stepan au site de la LNH.

Sauf que trois semaines plus tard, la croisière s’amuse pas mal moins.

Le blues de la bulle s’installe. Plusieurs joueurs ressentent les effets de l’éloignement. De l’ennui. Du reconfinement.

Car lorsqu’ils ne sont pas à l’aréna, les hockeyeurs doivent rester à l’hôtel. Pas de matinées à la plage. Pas de soirées dans les bars. Ni même une visite à l’épicerie. Et Mario Bros., c’est le fun. Mais à un moment donné, tu as fait le tour de tous les mondes…

Lundi soir, donc, malgré toutes les belles petites attentions, les Coyotes se sont fait rosser par l’Avalanche du Colorado. Pas juste un peu. 7-1. Après le match, Rick Tocchet a reconnu que des joueurs avaient le goût d’être ailleurs. Même en pleines séries de la Coupe Stanley.

« Toute cette histoire de bulle… C’est à propos de qui veut rester. Vous pouvez [deviner] ceux qui veulent rester et ceux qui souhaitent partir. Ce soir, on aurait dit que les gars voulaient retourner à la maison. »

Des propos qui ressemblent à ceux tenus par le DG des Penguins de Pittsburgh, Jim Rutherford, après l’élimination de son équipe par le Canadien.

« Certains joueurs se sont-ils retenus d’en faire un peu plus pour rester plus longtemps dans la bulle ? » a-t-il demandé, suggérant la réponse aux journalistes.

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Tuukka Rask, des Bruins de Boston, est parmi ceux qui ont souffert du blues de la bulle. Il l’a dit sans équivoque, la semaine dernière, après un match de son équipe.

PHOTO CHARLES KRUPA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Tuukka Rask

« On ne sent pas que c’est du hockey des séries. C’est comme un match hors-concours. Évidemment, vous essayez de jouer le mieux possible. Mais sans les spectateurs, il n’y a aucun buzz. Par moments, c’est juste ennuyant [dull]. »

Quelques heures plus tard, il a pris ses cliques et ses claques. Il est retourné chez lui. Pour de bon.

« Je veux être aux côtés de mes coéquipiers pour la compétition, mais en ce moment, il y a quelque chose de plus important que le hockey dans ma vie, et c’est d’être avec ma famille. »

Sans surprise, des partisans l’ont traité de pleutre. De chochotte. De traître. L’ancien entraîneur-chef des Bruins Mike Milbury en a rajouté une couche à la télévision nationale.

« D’autres ont quitté la bulle pour la naissance d’un enfant, ou pour des raisons de santé. Mais personne n’a simplement quitté la bulle pour ne pas être ici, ou pour retrouver sa famille. Je ne l’aurais pas fait. Les autres joueurs de la ligue ne l’ont pas fait. […] Ce sera une décision difficile à avaler pour les partisans des Bruins. »

Parce que bien sûr, depuis 1917, il n’existe qu’un seul modèle de joueur dans la LNH. L’alpha. Né avec un gène qui le prémunit contre l’angoisse, le doute, le spleen et la déprime.

Petit rappel : depuis cinq mois, nous vivons un traumatisme collectif. Des centaines de milliers de personnes sont mortes de la COVID-19. Des millions d’autres ont perdu leur emploi.

Pendant le confinement, nous avons tous réfléchi à notre vie. À notre rôle dans la société. Les athlètes professionnels aussi. Ils font peut-être 100 fois notre salaire annuel, ça ne les empêche pas de se poser les mêmes questions existentielles que nous.

Suis-je heureux ?

Suis-je utile ?

Mes priorités sont-elles les bonnes ?

Selon une compilation d’ESPN, 128 athlètes de la LNH, de la NFL, de la NBA, de la WNBA et du baseball majeur n’ont pas participé à la relance de leur ligue. Parmi eux, plusieurs joueurs étoiles. Notamment Laurent Duvernay-Tardif, des Chiefs de Kansas City. Son expérience dans un CHSLD, au printemps, lui a fait réévaluer ses priorités pour la prochaine année.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Laurent Duvernay-Tardif

« Si je suis amené à me retrouver dans une situation comportant des risques significatifs, je le ferai en traitant des patients », a-t-il expliqué le mois dernier.

Le geste de Tuukka Rask s’inscrit dans cette mouvance. Entre jouer dans un aréna vide ou aider sa conjointe avec leurs trois jeunes enfants dans un contexte de pandémie, il a choisi la famille. Une décision d’ailleurs conséquente avec celle qu’il avait prise en 2018, après la naissance d’un de ses enfants.

« Mon travail, c’est d’être le gardien des Bruins de Boston, avait-il déclaré à l’époque. Mais j’ai aussi une autre tâche, et c’est d’être un père de famille. Je sens, très profondément dans mon cœur, que je dois prendre du temps avec les miens et m’assurer que tout va bien avant de pouvoir revenir au jeu. »

Les partisans des Bruins ont des raisons d’être déçus. Tuukka Rask est un joueur important. Il part dans un moment clé de la saison. Il gagne aussi très bien sa vie en jouant au hockey. Sauf que sa vie ne se résume pas uniquement au hockey, comme ce fut souvent le cas pour les joueurs des générations précédentes.

Cette nouvelle réalité peut déranger les amateurs. Les ébranler. Les contrarier. Mais aussi bien l’accepter maintenant. Ça deviendra la norme dans les prochaines années.