La LNH est aux prises cet été avec un problème inédit. Des tonnes et des tonnes de joueurs de grand talent sont toujours sans contrat à quelques jours du début des camps d’entraînement.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

Quelques noms, pour bien comprendre l’ampleur de la situation : Mitch Marner, Zach Werenski, Kyle Connor, Patrik Laine, Matthew Tkachuk, Brock Boeser, Charlie McAvoy, Mikko Rantanen, Brayden Point. Tous des joueurs autonomes avec restriction, dans la fleur de l’âge, et qui attendent de somptueux contrats. Tous des joueurs qui auraient un l’impact immédiat sur leur formation.

Ces situations ressemblent à celle vécue l’année dernière par les Maple Leafs de Toronto et William Nylander, finalement embauché en décembre après une grève. D’ailleurs, certains ont commencé à s’exiler en Europe – Rantanen en Norvège, Marner en Suisse, par exemple.

Pour l’influent agent Allan Walsh, c’est la conclusion inévitable d’une nouvelle réalité dans la LNH : le fameux « contrat pont » est mort.

« On voit le changement dans le marché, a dit Walsh, croisé au tournoi caritatif de son client Jonathan Drouin la semaine dernière. Les joueurs reçoivent de très généreux deuxièmes contrats. Pour les joueurs d’élite, le contrat pont est mort. Certaines équipes résistent encore contre la nouvelle réalité du marché. »

Selon mes discussions, certaines équipes, en raison de la réalité du plafond salarial, refusent de reconnaître le nouveau paradigme pour les meilleurs joueurs autonomes avec restriction qui sortent du contrat de recrue.

Allan Walsh, agent de joueurs

Qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Historiquement, les joueurs terminaient leur contrat de recrue et signaient un pacte de quelques saisons, à un salaire plus « abordable » pour les équipes. Le temps de faire véritablement leurs preuves. Ensuite, ils passaient à la banque pour de bon. Comme l’a fait Jacob Trouba (deux ans et 6 millions) en route vers son contrat actuel (sept ans et 56 millions). Ou comme le fait en ce moment Max Domi (deux ans et 6,3 millions), en attendant que Marc Bergevin allonge les millions.

Or, avec la LNH qui cherche à se rajeunir sans cesse, les joueurs d’élite terminent leur contrat de recrue et cherchent de plus en plus souvent à toucher le gros lot tout de suite. Comme l’ont fait par exemple Auston Matthews ou Connor McDavid au tournant de la vingtaine. Le premier touchera 58,17 millions sur cinq ans, le deuxième est au cœur d’un contrat de 100 millions sur huit ans.

Le phénomène remonte à loin. On peut penser au directeur général des Oilers d’Edmonton, Kevin Lowe, lorsqu’il a déposé une offre hostile à Dustin Penner en 2007. Penner, qui touchait le salaire minimum de 450 000 $ à l’époque, avait reçu une offre de 4,25 millions par saison. Le DG des Ducks d’Anaheim, Brian Burke, s’était abstenu d’égaler l’offre hostile, mais n’avait pas manqué de critiquer son homologue pour la fondation de ce qui allait devenir à moyen terme la mort du « contrat pont » pour les joueurs autonomes avec restriction.

« Si tu peux désigner le joueur convoité et lui faire une offre, c’est bien, avait dit Burke. Mais à un certain moment, les contrats que tu offres, que l’autre équipe les égale ou non, auront un impact sur les 30 équipes. Incluant la tienne. »

Le défenseur des Penguins de Pittsburgh Kristopher Letang avait offert une analyse intéressante de cette situation dans les écrans de La Presse. Pour lui, c’était la somme du système contraignant de plafond salarial et du fait que les jeunes sont appelés à jouer de plus grands rôles plus rapidement. Trop rapidement même parfois, à ses yeux.

« Je trouve que tes jeunes sont censés être ta profondeur, avait-il dit. Maintenant, tu vois les vieux qui sont devenus tes joueurs de troisième et quatrième trio. Les équipes essaient de devenir trop jeunes trop vite. Tu rajeunis l’équipe, puis ton premier joueur de centre fait 80 points et tu es dans le pétrin. Notre meilleur joueur de centre est le meilleur joueur au monde et il gagne 8,7 millions. »

Un retour en arrière

Justement, parlons de ce contrat de 8,7 millions de Sidney Crosby. Le capitaine des Penguins arrive au 21e rang dans le classement des salaires de la LNH. C’est relativement peu pour celui que plusieurs considèrent comme le meilleur joueur au monde. C’est presque 4 millions de moins que McDavid.

C’est la conséquence d’un contrat de 12 ans signé en 2012, imposant à une époque où le plafond était à 64,3 millions (13,5 % de la masse salariale), mais moins lourd aujourd’hui avec le plafond à 81,5 millions (10,7 %). On peut penser aussi à Nathan MacKinnon, qui s’est engagé pour sept ans à 6,3 millions par année et qui fait aujourd’hui partie de l’élite de l’élite.

PHOTO RON CHENOY, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Nathan MacKinnon

Pour Walsh, c’est la preuve que les joueurs d’élite devraient aller contre leur instinct et rechercher des contrats plus courts. Comme c’est le cas de nos jours dans la NBA. Pour toujours rester dans les hautes sphères du marché des salaires. Ce qui, ironiquement, ressusciterait une forme de contrat pont, mais coûterait à terme beaucoup plus cher aux équipes.

« Je n’ai jamais compris les joueurs qui allaient chercher des contrats de six, sept, huit ans s’ils sont les meilleurs des meilleurs. Si on regarde la NBA, avec le contrat télé et la hausse du plafond salarial, les joueurs ont compris que c’était mieux pour eux de signer des contrats à court terme. En retournant sur le marché, avec le plafond qui augmente, tu peux aller chercher encore le sommet des salaires.

« Regarde les contrats signés il y a quelques années par les meilleurs joueurs de la LNH. Ils sont payés très en dessous du marché, 4 ou 5 millions en dessous. La longueur du contrat les a empêchés d’aller chercher leur véritable valeur sur le marché. »

Évidemment, la démarche n’est pas innocente puisqu’il empocherait lui-même quelques cachets supplémentaires. En revanche, on ne pourra jamais reprocher à Walsh de ne pas penser à ses clients, dans ce dossier comme dans plusieurs autres.