À défaut d’y participer, Antoine Duchesne a suivi le Tour de France de bout en bout. Avec un intérêt particulier pour les performances de Thibaut Pinot, son coéquipier, et d’Hugo Houle, son frère d’armes. Rencontre.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Antoine Duchesne est rentré à Montréal sans son vélo il y a deux semaines. Signe indéniable que sa saison est bel et bien terminée. Le cycliste se remet tranquillement de la mononucléose qui a contrecarré son plan de disputer un deuxième Tour de France.

« J’ai fini ma quarantaine dimanche et je suis allé faire des commissions [lundi], indique-t-il. J’ai tout à fait à pied. J’ai marché quatre heures. C’était ma première ‟grosse” journée. Je me suis levé ce matin et c’était comme si je sortais d’un bloc de trois jours de six heures en montagne. Je ne me sens pas à moitié mort, mais je suis fatigué. »

Le grand gaillard est arrivé à pied au rendez-vous dans un café de Rosemont, mardi matin. Toutes les tables avaient été condamnées à cause de la COVID-19. On s’est donc rabattus sur un parc voisin.

Devant un américano, le cycliste professionnel de 29 ans a parlé du Tour, de son ami Hugo Houle, du phénomène Pogačar et de son nouveau contrat avec Groupama-FDJ, où il a réussi à s’établir malgré deux saisons gâchées par une opération à une artère et ce virus.

Oui, il a suivi chaque étape du Tour, même si les images de l’arrivée sur les Champs-Élysées dimanche lui ont fait un pincement au cœur.

« Surtout que l’an dernier, avant l’opération, je sentais que je commençais à atteindre un palier. Je m’entraînais avec Hugo, j’étais rendu là. Je vois comment il va bien. J’avais un peu la même trajectoire. C’est dur à accepter. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Hugo Houle

La septième place de Houle à l’étape de Sarran l’a réjoui au plus haut point. Enfin, le coureur d’Astana subordonnait (un peu) l’intérêt collectif au sien.

« Hugo, c’est le soldat modèle », témoigne Duchesne. « Je l’appelle caporal Houle. Il fait tout ce qu’on lui dit. Il est irréprochable. Il reste que c’est un sport où dès que tu peux avoir une occasion, tu dois la saisir. Je lui dis tout le temps : je sais que t’es fort, arrête de me le dire, je veux te voir à la télé ! J’étais vraiment content pour lui. »

« Comme deux frères »

Les deux Québécois ont fait leurs débuts dans le peloton européen à un an d’écart, en 2013 et en 2014. Pendant quelques années, ils ont partagé un appartement dans le sud de la France.

« On est comme deux frères, résume Duchesne. À 20 ans, on était deux ti-culs qui s’installaient pour une vie de cycliste professionnel sans trop savoir ce qu’on foutait là. Ma seule famille, c’était lui. »

Leur tempérament est à l’opposé : « Moi, pour être bien, j’ai besoin de liberté, de me divertir, surtout quand j’étais plus jeune. Sinon, j’étais malheureux et je ne performais pas bien. Hugo a toujours été plus à son affaire. Ça ne l’a jamais dérangé de toujours faire attention à ce qu’il mange, ne pas prendre une goutte d’alcool, se coucher tôt, s’étirer, faire ses exercices. Tout ce qui est écrit dans le livre, il le fait. Il est heureux là-dedans, ce n’est pas un sacrifice. »

En ce sens, Duchesne se sent plus proche du mode de fonctionnement des cyclistes français, qui tiennent à un équilibre familial et personnel. Il cite son coéquipier Thibaut Pinot, attaché à son coin de pays, sa ferme et ses animaux.

« De ce que j’entends, Roglič, c’est un moine. Pendant une semaine de congé avec sa femme et son bébé, il va faire des reconnaissances d’étapes du Tour. Certains coureurs font stage sur stage, loin de leur famille, loin de leur maison. En France, la mentalité est beaucoup plus à l’équilibre. […] Thibaut, tu le mets dans un moule ultra-robotique, au millimètre, il va craquer. »

Duchesne s’est désolé de la chute de Pinot à la première étape de Nice. Quand il l’a revu quatre jours plus tard à Privas, il croyait le voir s’en sortir. D’autant que l’équipe a habilement évité le danger dans l’étape des bordures. Mais le premier col pyrénéen a été fatal au grand espoir français.

Comme tout le monde, le natif de Saguenay a « halluciné » quand Tadej Pogačar, 21 ans, a renversé le Tour au contre-la-montre de la Planche des Belles Filles, samedi.

Le visage défait de Tom Dumoulin et de Wout van Aert, coéquipiers de Primož Roglič, l’a marqué. Ceux-ci voyaient leur chef de file perdre la Grande Boucle après une démonstration de force de l’armada Jumbo-Visma depuis le premier jour.

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Le Slovène Tadej Pogačar, gagnant du Tour de France

« Quand on sait tout ce qu’il y a comme préparation derrière, on peut imaginer ce que ça représente comme déception de voir un petit jeune, pas d’équipe, qui l’a fait un peu au courage, à l’insouciance, sans données et sans regarder derrière. Pour moi, c’est ça, le vélo. »

Duchesne souhaite que l’exploit de Pogačar ébranle la philosophie selon laquelle toute une formation se range derrière un leader unique à l’image des Sky/Ineos de Bradley Wiggins et Chris Froome ou des Jumbo de Roglič.

« Je trouve ça le fun. Même nous, on essaie beaucoup de courir de cette façon-là. Pour le Tour, on s’est dit : tout sur Thibaut de A à Z, personne en échappée. Thibaut pète et les sept se relèvent. Il y a tellement de moments où il n’a pas besoin de gars avec lui. Si on a quelqu’un dans l’échappée, ça montre le maillot de l’équipe. Si quelqu’un a le maillot à pois pendant quelques jours, ça enlève de la pression à Thibaut. Il faudrait parfois pouvoir faire ça. »

La précocité de Pogačar est également frappante. Les succès de Marc Hirschi (vainqueur d’étape à 22 ans) et de Remco Evenepoel, vice-champion mondial du contre-la-montre, renforcent cette impression de renversement générationnel.

« Il y a 10 ans, jamais on ne voyait de néo-pros gagner trois étapes d’un grand tour et finir sur le podium [Pogačar à la Vuelta en 2019]. Maintenant, tu regardes le classement mondial et il y a autant de jeunes que de vétérans dans les 25 premiers. »

Des soupçons…

C’était couru, le coup de force du Slovène a éveillé les soupçons. Duchesne n’est pas surpris.

« Malheureusement, des performances exceptionnelles dans notre sport – et dans tous les sports physiquement difficiles – vont toujours faire remonter des suspicions. Si quelqu’un bat les records d’Usain Bolt dans 20 ans, on va dire : tu sors d’où, pourquoi, comment ? »

Croit-il en la probité du Slovène ? « C’est tellement facile, je trouve, de dire que ce n’est pas possible pour le corps humain [de réussir cela], répond-il. Comment peux-tu dire ça ? Parce que toi, tu n’es pas capable de le faire ? Je ne mettrais pas ma main au feu pour personne. Comme je ne mettrais pas ma main au feu pour dire que tous les riches sont propres. »

Partout où il y a de la richesse et de la gloire, il y a de la tricherie et des croches qui contournent les règles.

Antoine Duchesne

L’ancien champion canadien soulève encore l’exemple de Pinot : « Pour moi, c’est inimaginable qu’il puisse tricher. Encore là, je ne mettrais pas ma main au feu, mais pas loin. Je vois l’écart entre nous à l’entraînement et en course. Parfois, à l’arrivée, je suis rincé, toute l’équipe est rincée, et lui dit : ‟Comment, vous avez pété dans cette bosse-là ? Ça ne roulait pas.” Il y a des champions qui jouent dans une autre catégorie. »

Malgré deux années difficiles, où il a été limité à 61 jours de course, le Québécois a été récompensé par son employeur avec un nouveau contrat de deux ans. Gage de l’utilité d’un « joueur de troisième trio », selon sa propre évaluation.

« Même quand je n’étais pas en santé, je faisais la job. C’est dur de trouver de bons équipiers. Plein de gars dans l’équipe sont plus forts que moi. Ça ne me fait pas mal à l’orgueil de dire que je ne suis pas un char de course. Mais je sais comment bien comprendre la course, m’occuper d’un leader, amener un sprint, courir dans les classiques. Juste ce qu’il faut pour réussir à bien faire la job. »

Duchesne doit retourner en France à la mi-octobre, où il compte s’installer avec sa femme dans la région d’Annecy. Il souhaite remonter en selle le 1er novembre. D’ici là, il continuera de marcher.