Ça avait pourtant drôlement commencé. Miguel Ángel López se prend une pancarte dans le nez après avoir ignoré une consigne de neutralisation décrétée par le peloton en raison des conditions hasardeuses lors de la première étape à Nice, le 29 août.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Hugo Houle ne s’était pas gêné pour critiquer le geste de son leader et de deux de ses coéquipiers chez Astana. Le Québécois de 29 ans était un peu l’outsider de cette formation à consonance hispanophone, invité à la dernière minute pour le Tour de France après un (faux) diagnostic de COVID-19.

À ce moment-là, la question n’était pas qui de Primož Roglič ou d’Egan Bernal gagnerait la course, mais plutôt si elle se rendrait jusqu’au bout dans le contexte de la crise sanitaire en aggravation en France.

Trois semaines plus tard, ils étaient 146 cyclistes à pédaler sur l’avenue des Champs-Élysées à la brunante, dimanche. Seule l’absence de la foule habituelle – limitée à 5000 personnes – témoignait de la particularité du moment.

Après la victoire au sprint de Sam Bennett, un gamin de 21 ans – 22 lundi – portait maillot (et masque) jaune sur le podium protocolaire. Devant ses parents venus de Slovénie, Tadej Pogačar semblait presque s’excuser d’être là après son rapt historique de la veille lors du contre-la-montre à la Planche des Belles Filles.

PHOTO CHRISTOPHE ENA, ASSOCIATED PRESS

En plus de son maillot jaune, Tadej Pogačar a remporté le blanc (meilleur jeune) et celui à pois (meilleur grimpeur).

« C’est incroyable, c’est vraiment fou », avait commenté plus tôt le plus jeune lauréat depuis 1904 de la plus grande épreuve cycliste au monde.

« Même si je n’avais pas gagné, que j’avais fini deuxième ou même dernier, ça n’aurait pas dérangé. Ç’aurait déjà été bien d’être ici. Mais ça, c’est le top du top. Je ne trouve pas les mots pour décrire ce sentiment. »

A contrario, Houle était aussi loquace qu’à l’habitude pour dépeindre cette arrivée mythique qu’il expérimentait pour la deuxième fois en deux ans.

« C’est toujours un beau moment et un soulagement d’arriver à Paris », a témoigné au téléphone le premier Québécois à disputer deux fois le Tour.

J’essaie d’être reconnaissant de la chance que j’ai de rouler sur les Champs-Élysées, de pouvoir apprécier la vue avec le coucher de soleil. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Hugo Houle

« Je suis quand même très choyé d’avoir fait deux fois le Tour, de vivre cette vie, a-t-il poursuivi. C’est un peu aussi un soulagement après trois semaines d’aventures, d’efforts, de souffrances. De pouvoir me dire : j’ai réussi, c’est le temps de me reposer. Ça clôt l’aventure. »

Après avoir pris le 91e rang en 2019, Houle a conclu son deuxième Tour à la 47e place. Au-delà des chiffres, il s’est distingué dans plusieurs étapes où il s’est mis au service de son meneur López, troisième jusqu’au chrono de samedi, où il a reculé de trois échelons.

« Il n’a pas à se cacher ; l’équipe était fière de lui. Il a quand même bien performé. Il n’y a pas de regrets à avoir. »

En plus d’accompagner le Colombien jusqu’au pied des derniers cols, il lui a ouvert la voie dans la délicate septième étape, marquée par un coup de bordure, ce qu’il considère comme son moment fort. Sur le plan individuel, le natif de Sainte-Perpétue s’est distingué en terminant septième d’une course pour costauds à Sarran, un sommet personnel. Après 14 étapes, il s’était classé sept fois parmi les 20 premiers.

« Je suis plus fort »

En clair, Houle a pris une autre dimension. « Je suis plus fort, meilleur, je lis mieux les courses, a-t-il acquiescé. Je suis capable d’être présent encore plus longtemps dans les moments-clés. Par exemple, lors des coups de bordure, j’ai bien lu la course, j’étais devant, j’ai pu faire la différence pour mon équipe. Je pense aussi avoir eu un impact sur le bon rendement de López sur les étapes de plat, où il n’a jamais perdu de temps et même il en a gagné. Dans mon ressenti aussi, j’étais plus solide et à l’aise que l’an dernier. »

Celui qui a commencé et fini à 68 kg se réjouissait d’avoir été épargné par les blessures et les ennuis de santé. Seule une petite chute après avoir roulé sur un bidon dans une montée est venue perturber son ordinaire.

« Honnêtement, cette année, je n’ai pas eu de moments où j’étais vraiment mal. Pas une journée où j’ai eu mal à la tête. Ç’a été trois semaines très agréables. Oui, le vélo, c’est dur. Ceux qui en font savent ce que c’est que d’avoir mal aux jambes.

Il y a eu des moments plus durs, mais je ne dirais pas que j’ai souffert.

Hugo Houle

Avec Astana, qui a enlevé deux étapes avec Lutsenko et López, il a été traité aux petits oignons, profitant entre autres de son masseur personnel. Il a même bénéficié d’une chambre individuelle. Son partenaire espagnol Omar Fraile trouvait qu’il se levait trop tôt…

Un incident cocasse ? « Quand mes coéquipiers attaquent à la première étape et qu’il y en a un qui se retrouve dans une pancarte », a répondu Houle du tac au tac.

Le seul Canadien sur le Tour ne regrette pas d’avoir exprimé son désaccord. « Je l’assume. Je n’étais pas d’accord avec le geste et je ne le suis pas plus aujourd’hui. C’est mon opinion personnelle, l’équipe respecte ça. J’essayais de leur faire comprendre mon point de vue pour qu’à l’avenir, ils réfléchissent à deux fois avant de poser un tel geste. »

Après une petite célébration collective dimanche, Houle rentrera à son appartement de Monaco lundi. Il se reposera quelques jours avant de gagner Imola vendredi en prévision de la course sur route des Championnats du monde. À l’occasion de son 30e anniversaire, il y épaulera son compatriote Michael Woods, récent gagnant d’étape à Tirreno-Adriatico qui figurera parmi les prétendants à une médaille.

« C’est pour ça que j’y vais ; Michael mérite ça. Il a montré qu’il était en forme et je devrais l’être aussi. C’est certain qu’un coup de main ne lui fera pas de tort. Il a prouvé par le passé qu’il était capable de monter sur le podium [bronze en 2018]. Ça va de soi de l’épauler au maximum. »

Houle raye donc le Giro prévu à son programme dans deux semaines. Son menu n’en sera pas moins copieux avec Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Tour des Flandres et Paris-Roubaix… Quelle année.

Petit tour d’horizon d’une édition de la Grande Boucle pas comme les autres.

Révélation

Le choix évident : le Suisse Marc Hirschi (Sunweb), 22 ans, super combatif du Tour, deuxième à Nice derrière Alaphilippe, auteur de longues échappées mémorables, dont l’une qui l’a mené vers une victoire d’étape à Sarran, confirmant ainsi une prédiction de La Presse… Mais n’oublions pas son coéquipier danois Soren Kragh Andersen, déjà 26 ans, mais qui a réalisé deux coups de force en fin d’épreuve pour s’imposer face à certains des meilleures spécialistes des classiques. Mention honorable à Lennard Kämna, jeune grimpeur allemand gagnant au Grand Colombier après être passé tout près à Puy Mary.

Déception

PHOTO MARCO BERTORELLO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Peter Sagan

Peter Sagan, incapable de concrétiser le formidable travail de son équipe Bora, heureusement sauvé par Kämna. Après sa relégation pour sprint irrégulier, il n’a jamais véritablement réussi à inquiéter Sam Bennett, qui a privé le sprinteur slovaque d’un huitième maillot vert. Cette bagarre avec les Deceuninck a cependant dynamisé le déroulement de plusieurs étapes. Les pleurs de Bennett à l’île de Ré, après sa première victoire tant attendue sur le Tour, ont remué pas mal de monde. Le sympathique Irlandais a remis ça dimanche sur les Champs-Élysées, remportant ainsi, comme il l’a indiqué, « le championnat du monde des sprinteurs ».

Sanctions

Les commissaires se sont montrés intransigeants face à deux des plus grandes vedettes du peloton. Sagan a été relégué pour son coup d’épaule le long des barricades à Wout van Aert, qui a répliqué par un doigt d’honneur sanctionné d’une amende. Sans cette décision, la course au maillot vert aurait pu être très différente. Et que dire des 20 secondes infligées à Julian Alaphilippe, le chouchou des Français alors en jaune, pour ravitaillement illégal à moins de 20 km de la ligne. À l’instar de Sagan, il n’a plus été tout à fait le même par la suite, malgré ses nombreuses tentatives en échappée. On le reverra à l’attaque aux Mondiaux d’Imola dimanche prochain.

Prédictions

Ouf, ce ne fut pas glorieux, à commencer par notre propre top 3 composé d’Egan Bernal (abandon), Tom Dumoulin (7e) et Daniel Martinez (28e mais lauréat d’étape au Puy Mary)… Évidemment, aucun des experts qui se sont prêtés au jeu n’avait prévu la victoire de Tadej Pogačar, ni ne l’avait placé sur le podium d’ailleurs. Mention honorable au commentateur Louis Bertrand, qui a été le plus près de la réalité avec, dans l’ordre, Roglič (2e), Dumoulin (7e) et Rigoberto Uran (8e). La coureuse Simone Boilard nous avait également conseillé de suivre Sepp Kuss, brillant grimpeur du Colorado, 15e au général et qui semblait plus fort que son leader Roglič au sommet du col de la Loze.

Suspicions

Le passé du vélo étant ce qu’il est, Pogačar n’avait pas fini son ascension de la Planche des Belles Filles que déjà le spectre du dopage planait au-dessus de sa tête. « Stratosphérique », commentait à chaud le descripteur de France 2. « C’est énormissime à ce niveau dans un contre-la-montre, et il faut bien avouer que ça fait un peu froid dans le dos… », concluait un article de L’Équipe le lendemain. Sur les réseaux sociaux et dans la boîte courriels, les suspicions, pour ne pas dire les accusations, affluaient. Devancer Dumoulin de 1 min 21 s, possible ? « La preuve, il l’a fait », a répondu le Français Guillaume Martin quand un journaliste a voulu l’amener sur ce terrain avant le départ de l’étape, dimanche. « Je n’ai pas envie de me poser plus de questions. Il l’a fait, il l’a fait. » À suivre ?

Désillusion

PHOTO MARCO BERTORELLO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Thibaut Pinot

Parlant de Martin (Cofidis), il a décroché le meilleur résultat français avec une 11e place, tout juste devant le vieux Alejandro Valverde, 40 ans. Dur lendemain de veille pour le pays hôte, à la fête l’an dernier avec les 14 jours en jaune d’Alaphilippe et les exploits de Thibaut Pinot en haute montagne. Victime d’une chute dès la première étape, le pauvre Pinot n’a jamais été lui-même. Le grimpeur de Groupama-FDJ aura eu le mérite de conclure ça avec un beau chrono (19e) sur ses terres à la Planche des Belles Filles.

Coups de cœur

Dans un Tour dominé par les jeunes (Pogačar, van Aert, Hirschi, Kämna), la troisième place finale de Richie Porte (Trek) a fait plaisir. L’Australien de 35 ans au riche palmarès (2 Paris-Nice, Tour de Romandie, Tour de Suisse) tient enfin son premier podium dans un grand tour. Le déplacement du Tour en septembre lui aura fait manquer la naissance de son deuxième enfant, une fille prénommée Eloise. Elle est venue au monde le 4 septembre, journée où son père a perdu plus d’une minute dans la bordure à Castres. De quoi mettre les choses en perspective, comme l’a fait le fils de Primož Roglič, 15 mois, qui s’est fait entendre dimanche sur le podium durant le discours de victoire de Pogačar. Roglič a d’ailleurs démontré une classe immense en félicitant comme il se doit celui qui l’a cruellement détrôné.

Coup de gueule

Celui d’Eddy Merckx, invité à commenter le renversement opéré par Pogačar, qu’il avait vu venir « gros comme une maison », a-t-il affirmé à L’Équipe. L’immense champion belge, dernier gagnant de trois maillots distinctifs (jaune, vert et blanc en 1972), s’en est pris à la tactique des Jumbo-Visma de Roglič : « Ils ont surtout couru bêtement. Ça fait trois semaines qu’on les voit rouler à bloc, ne laissant rien passer. Ils ont dominé, tout contrôlé, mais ils ont oublié seulement un gars, ce petit jeune de 21 ans à seulement 50 secondes. Quelle erreur de jugement ! Ils se sont pris à leur propre piège, cette défaite, ils l’ont bien cherchée. »