Au moment où il pensait enfin assurer sa sélection olympique, le coureur québécois Charles Philibert-Thiboutot doit revenir « en mode gestion de crise » à un mois et demi de la fin du processus de qualification pour les Jeux de Tokyo. Dans la foulée, il déplore la situation des athlètes canadiens.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

« La situation pour les athlètes canadiens est exécrable comparée à celle des athlètes des autres pays. »

De la Californie, où il séjourne depuis la fin du mois dernier, Charles Philibert-Thiboutot ne mâche pas ses mots. Le processus de qualification pour les Jeux olympiques de Tokyo, déjà complexe, est encore plus laborieux pour les athlètes canadiens, forcés de s’expatrier pour accéder à des compétitions et à s’isoler deux semaines à leur retour, dont la date est très difficile à planifier.

À moins de 80 jours de la cérémonie d’ouverture — et à un mois et demi de la fin de la période de qualification en athlétisme —, l’étau se resserre. D’autant plus qu’une nouvelle blessure vient maintenant compromettre les plans du coureur québécois, qui pensait pouvoir régler la question dimanche dernier.

« Vraiment, les athlètes canadiens, tous sports confondus, qui se rendent aux Jeux cette année, c’est parce qu’ils le voulaient, a-t-il affirmé lundi. Ils l’auront fait par eux-mêmes. »

Installations inaccessibles durant l’hiver, compétitions inexistantes, résistance à faire vacciner les athlètes d’élite plus tôt : les doléances de Philibert-Thiboutot, représentant des athlètes à Athlétisme Canada, sont nombreuses.

« Pour beaucoup de monde, surtout pour moi qui suis sorti du programme de haute performance, je n’aurai eu d’aide de personne. […] Je paye mes traitements et mes voyages de ma poche. Le vaccin, oublie ça. Au Canada, non seulement il n’y avait pas de vaccin, le public pense que les athlètes n’ont pas d’affaire à se faire vacciner. Les athlètes n’ont le soutien de personne. […] C’est pas mal chacun pour soi. »*

Philibert-Thiboutot s’estime chanceux de compter sur des partenaires privés et la fédération québécoise, « qui a été très généreuse ». Athlétisme Canada « faisait son possible pour nous faciliter la vie, mais ils étaient bien souvent impuissants face aux gouvernements fédéral et provinciaux », a-t-il écrit en soirée pour préciser sa pensée.

Dans la région de Los Angeles, il constate un retour à la vie presque normale.

La vie continue ailleurs. Les affaires roulent. Au Canada, si tu es un athlète, tu te fais fendre et il n’y a rien que tu peux faire.

Charles Philibert-Thiboutot

La première mission de Philibert-Thiboutot en arrivant aux États-Unis a été de prendre rendez-vous pour recevoir le vaccin contre la COVID-19. L’opération, gratuite, s’est faite en un tournemain. « Tu remplis une fiche sur l’internet. C’est pratiquement : ton nom, ton âge. Même pas obligé d’avoir une adresse de résidence. Ils ne te demandent pas ta nationalité. Tu débarques à la pharmacie, ça finit là. »

Le coureur, comme ses collègues, a choisi le vaccin de Johnson & Johnson pour régler la question en une seule dose. « Je me sens beaucoup plus en sécurité », a noté le médaillé de bronze des Jeux panaméricains de 2015, qui a souffert des effets secondaires pendant 24 heures.

Une blessure au mauvais moment

La quarantaine obligatoire est un autre casse-tête à gérer pour les athlètes canadiens. Dans un monde idéal, Philibert-Thiboutot serait rentré cette semaine après sa participation au 1500 m de la réunion Mt SAC Relays, dimanche. Mais une blessure à un tendon d’Achille survenue vendredi soir en Oregon l’a empêché de prendre le départ.

Sur le coup, il n’a rien senti. Ce genre d’accrochage, il en avait subi des dizaines durant sa carrière. Après avoir repris son équilibre, il a continué à courir.

Ce n’est qu’en apercevant du sang sur sa chaussure, après le 1500 mètres de l’Oregon Twilight, qu’il s’est rappelé l’incident. Avant le premier virage, un adversaire un peu trop téméraire a failli le faucher en passant derrière lui. Le coup de crampon a laissé une tranche nette à l’arrière de sa cheville, à la hauteur du tendon d’Achille.

Le Québécois a donc poursuivi son épreuve, en route vers une quatrième place et son meilleur chrono en près de cinq ans (3 min 37,08 s). De quoi le mettre en confiance pour les Mt SAC Relays.

Mais une douleur trop vive pendant un petit jogging exploratoire en matinée l’a forcé à déclarer forfait, à son grand regret. Avec la forme qu’il tenait et le peloton annoncé, Philibert-Thiboutot était persuadé de pouvoir enregistrer une cinquième performance qui lui aurait presque garanti une place pour Tokyo.

Son compatriote Justyn Knight, un spécialiste de 5000 m sur lequel il envisageait de calquer sa course, a réussi un temps canon de 3 min 33,41 s, ce qui lui donne un accès direct aux Jeux. « Je ne dis pas que j’aurais battu 3 min 33 s, mais j’étais prêt pour ça, a souligné le demi-fondeur de 30 ans. Ça a été une bonne claque dans la face de voir ça aller. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @HARRISONCBC

Justyn Knight

Si la coupure s’est bien résorbée, le choc sur le tendon d’Achille droit a provoqué de l’inflammation et de la douleur. Philibert-Thiboutot est donc forcé au repos complet à un mois et demi de la fin de la période de qualification, le 29 juin.

« J’ai parfois l’impression que le sort s’acharne », a réagi le coureur, qui a dû composer avec les blessures dans le dernier cycle (dos, pied).

Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire telle chose différemment et je n’aurais peut-être pas eu de blessures. Mais là, ce n’est que pure malchance.

Charles Philibert-Thiboutot

Selon les calculs de son entraîneur Félix-Antoine Lapointe, le demi-finaliste des Jeux de Rio se situerait actuellement autour du 45e rang dans le classement de World Athletics, soit le couperet établi pour Tokyo. Avec une bonne prestation aux Mt SAC Relays, il avait bon espoir de voir son protégé grimper jusqu’à la 25e place, ce qui l’aurait placé dans une situation beaucoup plus confortable et aurait facilité sa préparation.

Grâce à un contact de sa femme, diplômée en médecine, Philibert-Thiboutot a pu consulter un physiatre, mardi, à Los Angeles. Les premiers résultats ne sont pas très encourageants.

« Les imageries ont laissé voir une tendinose chronique sur mon tendon, a-t-il expliqué par courriel. Ce n’est pas une super nouvelle. Elle était probablement asymptomatique jusqu’au choc et ça l’aurait réveillée. On explore des options de traitement comme du shockwave et une injection de prolo pour le moment afin de voir si on ne peut pas avoir un effet rapide sur la douleur aiguë. »

L’ancien champion canadien doit donc revoir son calendrier de compétitions et oublier l’idée de prendre part à la Soundrunning Track Meet en compagnie de son coéquipier québécois William Paulson, samedi.

« J’ai encore du temps, mais j’aurais aimé ça, pour une fois être, dans une position un peu préférentielle, avoir des plans solides, disait-il lundi. Là, il faut retourner en mode gestion de crise et prendre ça un jour à la fois. »

*L’Institut national du sport du Québec a discrètement commencé à faire vacciner des athlètes candidats pour une place à Tokyo, la semaine dernière, à la clinique du Stade olympique. « La vaccination était disponible pour ces athlètes de haut niveau en préparation olympique et paralympique, dont plusieurs qui [partiront] prochainement pour des compétitions et des camps d’entraînement à l’étranger, a précisé son porte-parole, Jean Gosselin. Il s’avérait nécessaire que ces athlètes soient immunisés avant leur départ puisqu’ils ne reviendront pas au pays avant les Jeux de Tokyo. Il y avait également des athlètes qui respectaient les tranches d’âge ou qui répondaient à d’autres critères de vaccination (ex. maladie chronique). »