C’est une histoire choquante. Un scandale qui expose les mentalités profondément débiles auxquelles les sportives professionnelles sont toujours confrontées.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Au cœur du récit, une volleyeuse. Lara Lugli. À l’hiver 2018-2019, elle est nommée capitaine du club Maniago Pordenone, en troisième division italienne. Pas le calibre le plus fort. Le salaire est conséquent. Environ 3700 $ par mois.

En mars 2019, elle tombe enceinte en plein milieu de la saison. Alors âgée de 38 ans, elle décide de se retirer de la compétition, le temps de sa grossesse. D’un commun accord avec le club, son contrat est résilié. Elle ne sera plus payée. Déjà là, c’est déplorable. Mais bon, comme c’était prévu dans son contrat, elle ne s’en plaint pas.

Quelques semaines plus tard, au début d’avril, le malheur frappe. Lara Lugli fait une fausse couche. Épuisée mentalement et physiquement, elle choisit de rester à la maison. De toute façon, elle n’est plus liée par contrat avec le Maniago Pordenone.

Deux années passent. Lara Lugli attend toujours sa dernière paye. Celle pour les matchs qu’elle a disputés en février, tout juste avant de tomber enceinte. Elle contacte le club… qui refuse de la payer. Pire que ça. Il y a quelques jours, l’équipe a déposé une poursuite contre elle. Pourquoi ? Pour dommages et intérêts.

Dégoûtée, Lara Lugli vient de publier tous les documents juridiques sur sa page Facebook. C’est à lever le cœur. Je la cite : « Ce qu’on me reproche, c’est qu’au moment de signer le contrat, j’avais 38 ans (pauvre vieille femme), et qu’en raison de mon âge vénérable, je devais informer le club de mon éventuel désir de tomber enceinte. […] Qui a décidé qu’à 38 ans, ou qu’à partir d’un certain âge, les femmes doivent désirer ou planifier avoir un enfant ? »

Le club lui rappelle qu’elle devait « s’abstenir de tout comportement qui pourrait, de quelque manière que ce soit, être en contradiction avec ses engagements ». Il lui reproche aussi ses demandes salariales exorbitantes. Un salaire auquel la direction de l’équipe avait pourtant consenti lors de la signature du contrat.

« Je ne savais pas que mon avocat avait pointé le canon d’un fusil sur la tempe des dirigeants de l’équipe pour signer mon contrat », ironise-t-elle.

Dégueulasse ? Absolument. Mais attendez. Le pire s’en vient.

Dans sa poursuite, le Maniago Pordenone réclame des dommages à Lara Lugli. Parce qu’après le départ de sa capitaine, le club s’est mis à enchaîner les défaites. Il n’a donc pas remporté le championnat et a perdu un commanditaire. « Mme Lugli aurait pu retourner au jeu et disputer les deux derniers mois de la saison, même sur le banc », argumente le club.

Wow.

Juste. Wow.

C’est comme si une vendeuse enceinte démissionnait et que ses anciens patrons la poursuivaient pour la chute des ventes après son départ. Tant qu’à y être, le Canadien devrait réclamer des dommages et intérêts à Ben Chiarot pour les défaites subies en mars, pendant qu’il soigne une blessure à une main.

« C’est débile », a commenté Lara Lugli au journal La Gazzetta Dello Sport. « Sur le plan personnel, ça m’a heurtée. Ils ont mis sur papier des détails hallucinants à propos de ma vie personnelle. J’ai vécu une période difficile, physiquement et psychologiquement. Personne ne m’a jamais demandé de revenir au jeu. Mon contrat a tout simplement été résilié lorsque je suis tombée enceinte, comme c’est le cas pour toutes les athlètes féminines [en Italie]. »

Cette histoire a créé un tollé en Italie. « C’est un cas de violence envers les femmes », s’est indignée la présidente du Sénat. Les élus et le Comité olympique italien ont aussi appuyé Lara Lugli. Malgré toutes les protestations, les dirigeants du Maniago Pordenone persistent et signent. Ils sont convaincus de leur cause.

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Lara Lugli n’est évidemment pas la première athlète à tomber enceinte pendant sa carrière.

Pensez aux joueuses de tennis Serena Williams, Kim Clijsters et Victoria Azarenka. À la coureuse Paula Radcliffe. À la nageuse Dana Vollmer. À la volleyeuse de plage Kerri Walsh Jennings. Sauf qu’au moment de leur grossesse, ces femmes n’étaient pas affiliées à une équipe. Comme elles évoluaient dans un sport individuel, elles étaient leur propre employeur.

Dans les sports d’équipe, la situation est plus complexe. Au cœur du problème : le sous-financement des ligues et des équipes.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Des joueuses de la défunte Ligue canadienne de hockey féminin

On en a un bon exemple chez nous. La Ligue canadienne de hockey féminin a cessé ses activités, au printemps 2019, en raison de problèmes financiers. La presque totalité des joueuses n’a pas réussi à se recaser. Pourtant, ça coûterait seulement 5 millions de dollars par saison pour relancer la ligue et offrir un cachet modeste aux hockeyeuses. En gros, le salaire d’un seul joueur de la Ligue nationale.

Dans ces circonstances, les ligues peinent à offrir des salaires décents aux athlètes. Des avantages sociaux, comme des congés parentaux payés ? C’est encore plus difficile.

Comment dénouer l’impasse ?

À court terme, les fédérations peuvent faire une différence. Ça commence d’ailleurs à bouger. Au soccer, une nouvelle mesure de la FIFA, adoptée en décembre, oblige les équipes professionnelles à offrir un congé de maternité de 14 semaines, payé aux deux tiers du salaire de la joueuse. Les clubs qui s’y refuseront seront mis à l’amende et bannis du marché des transferts pour un an.

« Les athlètes féminines ont besoin de stabilité dans leur carrière. Si elles prennent un congé de maternité, elles ne doivent pas se soucier de savoir à quel moment elles pourront jouer de nouveau », a expliqué le président de la FIFA, Gianni Infantino.

La ligue féminine de basketball la plus prestigieuse au monde, la WNBA, l’a compris. Depuis un an, elle offre un plein salaire aux basketteuses en congé de maternité. Elle garantit des appartements de deux chambres à toutes les joueuses qui ont des enfants. Elle met des salons d’allaitement à leur disposition. Elle propose aussi une aide financière pouvant atteindre 60 000 $ pour les vétéranes qui souhaitent adopter un enfant ou avoir recours à un traitement de fertilité.

Ces mesures coûtent cher. C’est vrai.

Mais si les gouvernements, les fédérations et les commanditaires sont vraiment sérieux dans leur intention de promouvoir le sport féminin, ils doivent en faire davantage. Agir en leaders. Proposer des aménagements et aider financièrement les joueuses d’élite qui souhaitent concilier leur sport et leur famille.

Pour progresser, les bottines devront suivre les babines.