Dans une sortie médiatique commune mardi matin, six athlètes de natation artistique, dont la championne olympique Sylvie Fréchette, ont brisé le silence et dénoncé la culture d’abus et le climat toxique qui sévissent depuis des années au sein de Natation artistique Canada.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Une demande d’action collective a également été déposée contre l’organisation pour reconnaître le tort causé aux anciennes athlètes et pour assurer la protection des futures nageuses.

Sylvie Fréchette a décidé de prendre la parole publiquement « parce qu’assez, c’est assez », dit-elle.

Tour à tour, les athlètes Erin Willson, Chloé Isaac, Gabriella Brisson, Gabrielle Boisvert et Sion Ormon ont raconté avoir subi des abus physiques et psychologiques au sein de l’équipe nationale. Elles ont témoigné avoir subi énormément de pression pour maintenir un faible poids, au point où certaines ont développé des troubles alimentaires.

L’une d’entre elles a raconté que quotidiennement, dans des entraînements de sept heures durant lesquels elles ne pouvaient souvent n’avoir que 15 minutes de pause, les nageuses se faisaient insulter et intimider à la moindre erreur.

Membre de l’équipe canadienne de 2008 à 2014, Chloé Isaac a raconté avoir subi des abus « physiques et moraux » et avoir été témoin de « commentaires racistes ».

Toutes ont dénoncé le fait que Natation artistique Canada n’ait rien fait pour les protéger malgré leurs dénonciations. « Il y a huit ans, j’ai tenté d’alerter mes collègues et l’équipe technique. On m’a dit que je délirais. […] On m’a tenue sous silence au risque de perdre ma place sur l’équipe olympique », affirme Chloé Isaac.

Dans un préambule rempli d’émotion, Sylvie Fréchette, championne olympique en 1992, s’est dite « désolée de ne pas avoir agi plus tôt ».

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Sylvie Fréchette en 2019

Elle dit avoir beaucoup lu dans les derniers mois sur les dénonciations dans le sport. « J’ai réalisé que ce que je lis, c’est un peu mon histoire. Pas tout. Mais un peu trop. Ça m’a fait réaliser que plus les temps changent, plus c’est pareil », souligne-t-elle.

Sylvie Fréchette déplore que jusqu’à maintenant, les gens qui ont dénoncé n’ont « pas assez été écoutés ». « C’est tellement inculqué dans nous que c’est comme ça que ça marche. Mais c’est assez », dit-elle.

Dans la demande d’action collective déposée mardi contre Natation artistique Canada, les cinq athlètes (Sylvie Fréchette en est exclue) disent avoir subi des abus sous la gouverne de différents entraîneurs-chefs, dont Julie Sauvé (2009-2012), morte en avril dernier, Meng Chen (2012-2017), Leslie Sproule (2017-2018) et Gabor Szauder (2018 à aujourd’hui).

Les plaignantes estiment que « le climat d’entraînement n’était pas sécuritaire » et incluait une combinaison d’abus psychologique, d’intimidation, d’humiliation, de négligence et de harcèlement.

Elles réclament 250 000 $ en dommages punitifs à Natation artistique Canada. Et 12 500 $ en dommages moraux individuels pour chaque année où elles ont évolué au sein de l’équipe nationale. Toutes les athlètes ayant été membres de l’équipe nationale depuis 2010 sont visées par la demande d’action collective.

L’obsession du poids

En conférence de presse, les athlètes ont dénoncé la pression constante pour conserver un faible poids et l’importance démesurée accordée à l’apparence au sein de l’équipe canadienne.

Membre de l’équipe de 2007 à 2013, Erin Willson affirme s’être fait dire par l’entraîneuse Julie Sauvé que ses seins étaient trop gros pour faire de la natation artistique. Elle dit s’être fait humilier par Julie Sauvé devant les autres membres de l’équipe à ce sujet. L’athlète se souvient de la terreur qui l’envahissait chaque semaine pour la pesée officielle. Cette obsession du poids a aussi perduré sous l’entraîneuse Meng Chen, qui a succédé à Julie Sauvé, selon la procédure.

Chloé Isaac dénonce aussi le fait que « la capacité dans la piscine importait peu. C’était la balance qui comptait ».

Dans le document de cour, on peut lire que dans les semaines précédant les Jeux olympiques de Londres en 2012, les athlètes ont interpellé le conseil d’administration de Natation artistique Canada pour que cessent les agissements de Julie Sauvé. Un employé a été mandaté pour accompagner Sauvé au bord de la piscine. Mais cette mesure a eu peu d’impact, est-il indiqué.

PHOTO INDRANIL MUKHERJEE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Chloé Isaac

Des parents ont aussi demandé à Natation artistique Canada d’agir pour « protéger les athlètes des abus de Sauvé ».

Dans cette lettre, les parents racontaient que les athlètes avaient dû nager « dans une piscine extérieure dans la pluie battante, dans des températures de 60 degrés, pour une longue période ». Une athlète avait dû être tirée de la piscine et traînée par ses coéquipières dans la douche parce que les muscles de son dos étaient paralysés, peut-on lire dans la procédure.

Des blessures ignorées

Membre de l’équipe nationale de 2018 à 2020, Sion Ormond a aussi raconté avoir été victime de plusieurs abus et commentaires déplacés. Elle mentionne qu’un jour où elle se promenait avec un chandail un peu ouvert, l’entraîneur-chef Gabor Szauder lui a dit : « Tu devrais fermer ton chandail avant que je ne devienne excité. »

Membre de l’équipe nationale de 2015 à 2018, Gabrielle Boisvert dénonce les critiques féroces et constantes infligées aux nageuses et le climat de peur entretenu par les entraîneurs. « Cette crainte fait tellement partie de toi, ces propos sont tellement répétés que ça fait partie de ton quotidien et tu y crois toi aussi. Tu crois que tu ne vaux rien », souligne-t-elle

PHOTO ERICK LABBÉ, LE SOLEIL

Gabrielle Boisvert

Gabrielle Boisvert entraîne aujourd’hui des jeunes. « Je me sens coupable de les faire progresser. Sachant que pour certaines d’entre elles, ce cauchemar-là les attend », indique-t-elle. Comme d’autres collègues, Gabrielle Boisvert dit avoir « essayé de crier à l’aide plusieurs fois ». « Mais ça n’a pas été entendu. Natation artistique Canada sait ce qui se passe. Mais ils n’ont rien fait », assure-t-elle.

Gabrielle Boisvert raconte aussi avoir subi une commotion cérébrale en 2017, tout comme cinq autres de ses coéquipières. « Ces blessures ont été causées par la négligence de Chen [l’entraîneuse Meng Chen] », peut-on lire dans la poursuite.

Gabriella Brisson, qui était dans l’équipe nationale de 2012 à 2018, affirme avoir subi une commotion cérébrale trois jours avant les Mondiaux de 2017 et avoir été poussée à s’entraîner malgré tout. Elle dit que l’entraîneuse Leslie Sproule lui reprochait alors de ne pas vouloir compétitionner à cause « de maux de tête ». « Quelle capitaine d’équipe nationale refuserait de participer aux Mondiaux pour une cause de mal de tête ? », demande aujourd’hui Gabrielle Brisson.

Celle-ci est triste de voir que « le cycle d’abus continue aujourd’hui » à Natation artistique Canada.

Pas la première controverse

En septembre dernier, le centre d’entraînement de Natation artistique Canada avait fermé ses portes à la suite d’allégations de harcèlement et d’abus faites par des nageuses.

Dans un reportage de Radio-Canada, des athlètes rapportaient que l’entraîneur-chef Gabor Szauder avait tenu des propos racistes. Elles parlaient aussi du climat toxique qui régnait au bord de la piscine.

Natation artistique Canada avait alors lancé un « examen complet de l’environnement d’entraînement » mené par une firme externe. Le rapport diffusé un mois plus tard n’indiquait « aucun cas d’abus sexuel, d’abus physique ou de toute forme de bizutage », selon Natation artistique Canada, mais recommandait entre autres une formation sur la prévention du harcèlement et de l’intimidation pour les entraîneurs. L’entraîneur-chef, Gabor Szauder, était revenu en poste le 18 janvier dernier.

« Cette décision est à l’image de l’attitude de Natation artistique Canada et ses dirigeants, qui est de nier que les abus psychologiques, le harcèlement et la négligence n’ont pas leur place dans le sport et ont des conséquences lourdes, qui causent du dommage à long terme », peut-on lire dans la demande d’action collective.

Natation artistique Canada réagit

Dans une déclaration publiée en fin d’après-midi, la chef de la direction de Natation artistique Canada, Jackie Buckingham, a salué « le courage qu’il a fallu aux anciennes athlètes membres de l’équipe nationale pour s’exprimer ».

« Nous sommes profondément attristés par les souffrances qu’elles ont rapportées. Nous avons bien entendu ce qu’elles ont dit, et notre travail pour nous assurer que les athlètes bénéficieront toujours d’un environnement d’entraînement sécuritaire à l’avenir est déjà engagé », affirme Mme Buckingham.

L’organisation dit avoir reconnu dès l’été dernier « qu’il y avait eu des problèmes dans le passé » et dit s’être engagée « à améliorer les choses pour l’avenir ».

À la suite de l’examen externe mené à l’automne, Natation artistique Canada dit avoir « pris un certain nombre de mesures immédiates […] notamment la formation sur les questions de diversité et d’inclusion, de violence psychologique et de santé mentale pour le personnel et les entraîneur(e)s ».

Une enquête indépendante sur le sport sécuritaire par une tierce partie a également été menée. « L’enquêteuse principale a déterminé qu’elle n’avait pas vu suffisamment de preuves pour conclure qu’il existe un environnement d’entraînement non sécuritaire dans le programme de l’équipe nationale senior », rapporte Mme Buckingham. Natation artistique Canada (NAC) a lancé en novembre un « projet de revitalisation de la culture du sport » qui a, selon Mme Buckhingham, « déjà changé la nature du programme de notre équipe nationale ».

L’organisme dit avoir aussi adopté plusieurs autres mesures, dont la nomination d’un « protecteur des athlètes ». Mme Buckingham conclut sa lettre en disant que « la santé et le bien-être des athlètes sont la priorité absolue de NAC ».