Dur retour à la réalité pour la nageuse Mary-Sophie Harvey, qui accepte mal un changement de règle dans la deuxième saison de l’International Swimming League, nouveau circuit professionnel dont elle disputera le sixième « match » dimanche et lundi à Budapest. Elle fait part de ses réflexions à La Presse.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Mary-Sophie Harvey a vécu un double choc au premier « match » de l’International Swimming League (ISL), il y a deux semaines, à Budapest.

La nageuse de 21 ans a d’abord pris la mesure de son retard de forme par rapport à ses homologues du reste de la planète, moins restreintes par les consignes de confinement des derniers mois, a-t-elle constaté.

Par-dessus tout, une nouvelle règle mise en place pour la deuxième saison de ce circuit professionnel de natation l’a profondément désillusionnée.

À son retour à l’hôtel après la deuxième soirée de compétition, elle s’est vidé le cœur.

Étant une athlète ayant participé aux deux saisons et faisant partie des joueurs méconnus du public, je ne suis que dégoûtée par ce changement qui n’en est pas réellement un.

Mary-Sophie Harvey

« N’être la meilleure dans rien, mais talentueuse dans toutes les épreuves, m’avait donné espoir de pouvoir continuer ce sport et d’en vivre. Malheureusement, cette “fausse” vague de changement ne fera qu’accélérer mon départ à la retraite à terme. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

La nageuse Mary-Sophie Harvey en 2019

Deux semaines plus tard, Harvey s’est un peu apaisée. Au téléphone depuis la Hongrie, son indignation est néanmoins toujours palpable.

Elle a hésité avant d’accorder une entrevue, sachant que sa position pouvait la mettre dans l’embarras face à une organisation avec laquelle elle est sous contrat. Puis elle a pensé aux « futures générations », à sa petite cousine nageuse qui peut rêver d’un jour d’atteindre l’ISL. Elle a donc décidé d’envoyer son texte d’opinion à La Presse, avec qui elle a précisé ses réflexions.

L’effort collectif

Harvey a disputé la première saison de l’ISL, remportant le titre l’an dernier sous les couleurs d’Energy Standard, l’une des huit équipes en lice, chacune composée de 16 femmes et 16 hommes, tous rétribués. Fondée par un milliardaire russe d’origine ukrainienne, cette ligue professionnelle se voulait un pied de nez à la Fédération internationale de natation (FINA) et son circuit de la Coupe du monde, largement boudé par les grandes vedettes et dont les revenus n’aboutiraient pas suffisamment dans les poches des nageurs.

Sa formule est innovatrice : plutôt que les traditionnels classements individuels, l’ISL valorise l’effort collectif. Les points sont attribués à l’équipe selon les rangs acquis par chacun de ses membres dans les différentes épreuves, sans égard aux chronos. Exit les préliminaires : chaque course est une finale en elle-même. La présentation est soignée, avec force effets lumineux et sonores et une ambiance électrique où les athlètes en bordure de bassin encouragent leurs coéquipiers en action.

Sans être une tête d’affiche, la polyvalente Harvey s’était distinguée l’an dernier en s’alignant dans plusieurs épreuves de demi-fond (200-400 m), parfois dans un court laps de temps.

Elle avait ainsi participé aux succès d’Energy Standard, menée par la championne suédoise Sarah Sjöstrom, désignée la « joueuse la plus utile » à la fin de la saison.

« Du jour au lendemain, un nageur talentueux dans une multitude d’épreuves, mais “superstar” dans aucune, recevra de l’attention et surtout sera un élément-clé de la réussite de l’équipe, a-t-elle illustré dans son texte. Comme au hockey, l’équipe aura maintenant besoin de plusieurs joueurs occupant des rôles différents pour contribuer à la victoire. Les “gardiens”, “défenseurs” et “attaquants” seront enfin reconnus, aidant le “marqueur ” à inscrire le plus de points pour l’équipe. »

Règle du « jackpot »

Une nouvelle règle dite du « jackpot » est venue changer la donne cette année, estime la Québécoise, qui affirme en avoir appris l’existence la veille de la première journée de compétition à Budapest. Ainsi, la gagnante d’une course peut « voler » les points de ses concurrentes en les devançant par une marge de temps prédéterminée. Elle récupère également les bourses attribuées aux quatre premières d’une épreuve, le cas échéant.

Ça revient un peu à la normale, c’est-à-dire que les meilleurs et les champions vont recevoir l’argent et faire plein de points, tandis que les autres, on redevient un peu inutiles.

Mary-Sophie Harvey, en entrevue avec La Presse

À court de volume à l’entraînement, la native de Trois-Rivières n’a pas connu les résultats escomptés à ses trois premiers départs, terminant septième (100 QNI) ou huitième (200 papillon, 200 dos). Elle a cédé tous ses points (heureusement récupérés à deux reprises par une coéquipière gagnante) en plus d’écoper une pénalité d’un point pour avoir dépassé d’un « temps de coupe » au papillon.

« Maintenant, on fait une course pour faire perdre le moins de points possible à notre équipe. Ça a une connotation négative et ça rend ça un peu plus lourd. […] Comme si tu avais fini ta course et qu’elle n’avait servi à rien. »

Harvey affirme que son sentiment est partagé par les nageurs « outsiders » comme elle. Elle s’estime « pénalisée pour ses efforts parce qu’[elle n’est] pas la “championne du monde” dans aucune épreuve ».

« Cette dure réalité frappera malheureusement les trois quarts des athlètes de ce sport, poursuit-elle dans sa missive. Les futures générations souhaitant prendre part à cette ligue perdront espoir et, une fois de plus, ces athlètes méconnus du grand public » retourneront dans l’anonymat.

« Alors je me pose la question : à quand le vrai changement ? », conclut-elle

« J’ai encore ma place ici »

Heureusement, tout n’est pas noir dans la « bulle » de Budapest, même si elle ne peut sortir que 90 minutes par jour, dans la petite île où se situe l’hôtel, pour se prémunir d’une infection à la COVID-19. Les règles sanitaires sont strictes ; depuis son arrivée, elle s’est soumise à cinq tests de dépistage pour le virus.

Après des mois passés hors de l’eau au Québec, Harvey bénéficie enfin de conditions d’entraînement stables, tant en piscine qu’en salle de musculation. S’estimant « privilégiée », elle pense à ses coéquipiers du club CAMO, comme Katerine Savard, qui peinent à trouver des couloirs pour nager.

Dans son groupe de demi-fond, elle côtoie entre autres le champion olympique sud-africain Chad Le Clos et la Hongroise Zsuzsanna Jakabos, spécialiste du quatre nages comme elle.

Depuis deux semaines, l’ancienne vice-championne mondiale junior au 200 QNI sent qu’elle a fait des pas de géant, s’attirant les éloges de ses entraîneurs impressionnés par sa progression rapide, dit-elle.

La seule chose que je pense à leur répondre, c’est que je n’ai pas le choix ! Je veux bien faire pour l’équipe, je veux montrer que même si j’ai été limitée ces derniers mois, j’ai encore ma place ici. Je veux bien représenter le Québec !

Mary-Sophie Harvey

Harvey tentera de rebondir dimanche et lundi, au Duna Arena de Budapest, où sera disputé le sixième match de l’ISL. La série, diffusée au Canada sur le site web de CBC, se poursuivra jusqu’aux 21 et 22 novembre, dates de la finale où Energy Standard entend bien défendre son titre.