Chaque semaine, les journalistes des Sports de La Presse répondent à une question dans le plaisir, et un peu aussi dans l’insolence.

LA PRESSE

Mathias Brunet

ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le releveur des Expos Luis Aquino au cours d’un match en 1995

Dans une autre vie, je couvrais les Expos de Montréal pour le compte de La Presse, une fois la saison de hockey terminée. Au baseball, les dernières manches donnent toujours lieu à des rebondissements. En raison de l’heure limite de remise des textes toujours serrée, surtout pour les matchs sur la côte Ouest à San Francisco, à San Diego et à Los Angeles, nous aimions toujours commencer à écrire nos textes un peu à l’avance. Un releveur des Expos, Luis Aquino, avait le don de nous donner des sueurs froides. Il était le type de lanceur à accorder un grand chelem à l’équipe adverse alors que les Expos détenaient une avance de quelques points. Je revois l’air catastrophé de mon estimé collègue Serge Touchette lorsque Aquino quittait l’enclos pour s’amener au monticule. Serge, qui redoutait l’heure de tombée comme nous tous, se mettait à faire nerveusement les cent pas pendant les tirs d’échauffement de ce lanceur médiocre. Et, presque à tout coup, on pouvait l’entendre hurler un énorme juron, mi-furieux, mi-blagueur, en voyant la balle voler lentement, mais sûrement, au-dessus de la clôture. Une fois de plus, Luis nous forçait à réécrire nos textes…

Miguel Bujold

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Anthony Calvillo en septembre 2014

À l’époque où il y avait une version papier de La Presse, notre heure de tombée était généralement à 23 h. Et lorsque les Alouettes amorcent leurs matchs à 19 h 30, ils se terminent souvent vers 22 h 45. Quinze minutes pour terminer un texte qui raconte un match de football, ce n’est pas évident, encore moins lorsqu’il est ponctué de rebondissements. Mais c’est à La Nouvelle-Orléans que j’ai vécu mon épisode le plus stressant par rapport au fameux deadline. Les Ravens et les 49ers s’étaient livré une bataille épique lors du 47e Super Bowl, en février 2013. Une panne de courant avait toutefois forcé un arrêt de jeu de 34 minutes. J’avais au moins pu profiter de ce temps pour avancer mon texte puisque les Ravens menaient 28-6 et se dirigeaient vers une victoire facile. Sauf que l’histoire a complètement changé après que les 49ers eurent marqué 17 points sans riposte au retour de cette pause impromptue. Le match s’est décidé dans les dernières secondes, une victoire de 34-31 des Ravens. J’ai écrit trois ou quatre versions différentes ce soir-là. Mentions honorables : les deux matchs de la Coupe Grey des Alouettes en 2009 et 2010. La première parce qu’ils ont effacé un retard de 27-11 pour l’emporter 28-27 dans les huit dernières minutes ; la deuxième parce qu’Anthony Calvillo a annoncé qu’il souffrait d’un cancer après le match, vers 22 h 45…

Simon Drouin

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Therrien derrière le banc du Canadien en mai 2002

J’ai connu l’époque où les journalistes de la presse écrite étaient tolérés dans l’avion nolisé du Canadien. C’était pratique pour rejoindre les amis au bar Chez Roger après un match à Buffalo. Le respect de l’heure de tombée était cependant plus complexe. Après les entrevues dans le vestiaire, on devait courir jusqu’à l’autobus réservé aux membres des médias. Sur la route de l’aéroport, on n’avait parfois qu’une quinzaine de minutes pour écrire. Mon collègue du Journal de Montréal – Marc de Foy ou Mario Leclerc – appelait son homologue à la maison pour lui dicter les citations des joueurs et de l’entraîneur. À La Presse, le valeureux informaticien Jean Fournier avait trouvé le moyen de brancher mon (premier) cellulaire à l’ordinateur pour transmettre. On était loin du courriel ; c’était presque du morse. Le texte défilait littéralement sous mes yeux, à une vitesse variable et souvent décourageante, surtout quand l’autobus se stationnait sur le tarmac à côté de l’avion. Il fallait que ça se passe . Heureusement, Michel Therrien avait l’habitude de fumer sa cigarette avant de monter à bord. La dernière bouffée m’a parfois sauvé de la catastrophe.

Richard Labbé

PHOTO JIM MCISAAC, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Match du Canadien contre les Rangers de New York en avril 2009 au Madison Square Garden

La réponse à cette question d’une importance fondamentale aurait probablement été n’importe quel match des Alouettes, puisque les trois dernières minutes de jeu au football canadien ont l’habitude de durer environ deux heures. Mais non, ce n’est pas ça. Le pire du pire, c’était les matchs de jadis au Madison Square Garden à New York, avant les rénovations et aussi avant les cellulaires. Je me souviens d’un soir en particulier, à la fin des années 1990 : le Canadien, pourtant très mauvais, avait trouvé le moyen de batailler, mais de perdre à la fin. Déjà coincé par l’heure de tombée, j’avais tenté de sauter dans l’ascenseur, mais pas de chance, il était en panne. Le plan B ? Prendre les escaliers vers le bas, en sens contraire de tout le monde, tout en évitant les partisans chauds qui hurlaient « RAN-GERS ! » dans ma face. Ensuite, après avoir attrapé deux ou trois commentaires dans le vestiaire du Canadien, j’ai dû trouver un téléphone public pour appeler à Montréal, aux bureaux de La Presse, et expliquer qu’Alain Vigneault faisait dire que son club aurait mérité un meilleur sort. Cette fois-là, je me suis demandé pourquoi il fallait faire tout ça… avant de m’offrir, à moi-même, la seule réponse valable : parce qu’il le faut.

Guillaume Lefrançois

PHOTO RON JENKINS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le repêchage 2018 de la LNH a eu lieu à Dallas, au Texas, le 22 juin, à l’American Airlines Center.

Repêchage 2018, à Dallas. Deux semaines plus tôt, j’envoie un mot au bureau pour signifier que le BlackBerry de qualité qu’on me fournit a de graves problèmes de batterie, un enjeu quand on connaît la longueur des journées au repêchage. En vain. Je me présente donc à Dallas avec un téléphone incapable de revenir à 100 % de batterie même après une nuit de chargement. Ce qui devait arriver arriva. Il y avait environ cinq choix de faits, lors de la séance de premier tour, lorsque le téléphone a rendu l’âme. Un cauchemar logistique quand on sait qu’il faut constamment traverser l’aréna de bout en bout pour passer de la tribune de presse aux zones d’entrevues. C’est sans compter les alertes de transaction qui ne rentraient plus, la logistique plus difficile à organiser avec le pupitre. Les journalistes plus expérimentés avaient déjà travaillé sans téléphone portable, mais pas moi ! Au bout du compte, le premier texte a été envoyé à 0 h 09, le deuxième à 0 h 27, bien après l’heure de tombée de 23 h 30. Mes excuses, une fois de plus, à Bruno Gauthier !

Simon-Olivier Lorange

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Les Alouettes de Montréal en action en juin 2012 au stade Percival-Molson

J’ai évoqué cette anecdote l’été dernier dans cette même rubrique, mais une victoire des Alouettes de Montréal, en 2012, a raccourci mon espérance de vie. Rouillé par deux années sans écrire (j’étais affecté au pupitre à l’époque), je dois respecter deux heures de tombée : 23 h 30 pour le résumé du match et minuit trente pour les réactions du vestiaire. Les Alouettes effectuent une remontée et gagnent dans les dernières secondes. Il est déjà 23 h et je dois réécrire mon résumé presque en entier. Le dilemme est réel : si j’écris, je rate le vestiaire. Si je vais au vestiaire, situé à l’autre extrémité du stade, les chances sont grandes que je rate la tombée de 23 h 30, chose impensable pour un journal imprimé. C’est la panique. Tétanisé, je suis incapable d’écrire. Pour me secouer, je fais le pari de courir au vestiaire ramasser quelques citations. J’ai finalement rebrassé mon article principal en moins de 10 minutes et l’ai envoyé au journal à 23 h 29. Je ne suis pas sûr qu’il ait été relu avant la mise en page. J’ai pu souffler un peu le temps d’écrire mon deuxième texte, les mains encore tremblantes. Pour reprendre l’expression consacrée : la bière a été bonne.

Michel Marois

PHOTO JULIAN FINNEY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Match opposant Milos Raonic à Kei Nishikori le 1er septembre 2014. Raonic s’est finalement incliné à 2 h 26 du matin.

Les Internationaux des États-Unis sont réputés pour leurs matchs en soirée qui se terminent souvent très tard la nuit dans une ambiance de spectacle rock. Pas génial pour les journalistes et les heures de tombée. J’étais à New York, en 2014, quand Milos Raonic et Kei Nishikori se sont affrontés au quatrième tour. Le match n’a débuté qu’à 22 h 05, mais notre chef de pupitre, Simon Kretz, m’a assuré qu’il m’attendrait… Pauvre lui ! À mesure que les manches défilaient, je vérifiais avec le bureau et je sentais la nervosité grimper. Quand Raonic s’est finalement incliné à 2 h 26 du matin, 6-4, 6-7, 7-6, 5-7 et 4-6, des problèmes informatiques s’en sont mêlés et je ne sais pas encore aujourd’hui comment Simon s’en est sorti. Quelques brèves heures plus tard, c’était pourtant dans le journal.

Alexandre Pratt

PHOTO AL BELLO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Octobre 2014. Le match Yankees-Red Sox prend fin à 1 h 22 du matin sur un circuit de David Ortiz.

À l’époque du papier, il y avait deux heures de tombée. Une première, à 22 h 30, pour l’édition provinciale. Et une autre, un peu avant minuit, pour le marché de Montréal. Pour les matchs de baseball, c’était casse-gueule. En octobre 2004, je couvrais la série Yankees-Red Sox, à Boston. Quatrième match. Oubliez la première tombée, on était à la mi-match. Vers minuit, les Yankees mènent 4-3. Fin de neuvième manche. Mariano Rivera au monticule. C’est fini, je me dis. J’envoie mon texte, pour permettre au pupitre de prendre de l’avance. Puis les Red Sox égalisent. Et on s’en va en prolongation. Le match prendra fin à 1 h 22 du matin sur un circuit de David Ortiz. Trop tard. Les exemplaires du journal sont déjà dans le camion, en direction de votre perron. Sans le résultat…