Le marché des joueurs autonomes s’ouvre ce vendredi, mais les directeurs généraux n’ont pas la marge budgétaire habituelle pour faire leurs emplettes

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Robin Lehner, 29 ans, a renoncé au cours des derniers jours à devenir joueur autonome sans compensation. Et, fait rare, à une augmentation salariale.

Après deux saisons au cours desquelles il s’est établi dans le groupe des meilleurs gardiens du circuit, et malgré une nomination au trophée Vézina et une participation à la finale de l’Association de l’Ouest, le Suédois a signé une entente qui lui rapportera 5 millions par saison. Soit exactement la même somme qu’en 2019-2020.

Considéré comme impensable à une époque pas si lointaine, le cas de Lehner pourrait bien se révéler un indicateur de la tendance des prochains jours, alors que s’ouvrira ce vendredi midi le marché des joueurs autonomes sans compensation.

Taylor Hall, Alex Pietrangelo et Torey Krug sont sans conteste les candidats les plus prestigieux de cette cuvée. Un peu plus loin derrière, on retrouve Evgeni Dadonov, Braden Holtby, Jacob Markstrom, Mike Hoffman et Tyler Toffoli. Du reste, beaucoup de joueurs au CV rempli, mais qui n’ont pas (ou n’ont plus) l’étoffe de vedettes, sinon des spécialistes et des acteurs de soutien. Ou encore, nouveau cas de figure, des joueurs dans la fleur de l’âge, comme Andreas Athanasiou ou Anthony Duclair qui n’ont pas reçu d’offre qualificative de leur équipe respective ou comme Alexander Wennberg dont le contrat a été racheté.

Peu importe leur profil, la question est la même : combien d’argent reste-t-il pour eux ? Le rachat de contrats lourds au cours des derniers jours (Henrik Lundqvist, Cory Schneider, Kyle Turris…) donnera une marge de manœuvre à certains directeurs généraux, mais cela ne règle pas tout.

La pandémie de COVID-19 a frappé la LNH et ses 31 équipes de plein fouet. Les pertes de revenus se sont comptées en centaines de millions, même si la tenue des séries éliminatoires a permis de réchapper quelques dollars en revenus de télédiffusion.

Conséquemment, le plafond salarial, plutôt que d’augmenter à 84 et même 88 millions, comme on l’estimait naïvement au début du mois de mars, restera inchangé à 81,5 millions pour au moins une autre saison. Tous les DG doivent donc composer avec un budget restreint, vu les contrats déjà signés qui doivent être honorés.

La logique voudrait donc que ce soient les vétérans dont l’entente arrive à échéance qui écopent. Les évènements des dernières semaines laissent croire que le processus est déjà amorcé.

Tendance

Les cinq contrats les plus lucratifs consentis à de futurs joueurs autonomes sans compensation, depuis la mi-septembre, confèrent tous à leur signataire une augmentation de salaire nulle (comme Lehner) ou relativement modeste – le mot « relativement » étant ici la clé, dans le contexte spécifique du sport professionnel.

Jeff Petry et Jonas Brodin ont tous les deux conclu des prolongations de contrat un an avant leur autonomie. Petry, 32 ans, a reçu une hausse salariale de 750 000 $ (14 %), alors qu’il vient de disputer les trois meilleures saisons de sa carrière. Brodin a reçu davantage (+ 1,3 million, ou 29 %), mais à 27 ans, il aurait pu jouer d’audace l’an prochain et, peut-être, aller arracher plus que les 6 millions qu’on lui a consentis.

Moins en vue, les défenseurs Brandon Dillon et Joel Edmundson ont tous les deux amélioré leur situation en signant des ententes avant de devenir joueurs autonomes sans compensation. Mais ils n’ont pas fait exploser la banque.

Les vétérans au profil plus bas ont été encore plus prudents. Justin Braun vient de voir son salaire amputé de moitié, et Brian Elliott, du quart. Andrej Sekera est resté au beau fixe.

Dans cette catégorie, seuls les défenseurs Dylan DeMelo et Carson Soucy ont récemment reçu de substantielles augmentations. Mais ils gagnaient auparavant moins de 1 million chacun et ont respectivement 27 et 26 ans.

Les joueurs les plus enrichis des dernières semaines ? Tristan Jarry et Robby Fabbri qui, eux aussi, partaient de très loin. Tous les deux allaient toutefois devenir joueurs autonomes avec compensation et étaient admissibles à l’arbitrage. Et ils ont respectivement 25 et 24 ans.

Le nouveau contrat de Max Domi, 25 ans, lui vaut une augmentation appréciable, mais pas pharaonique. Sa valeur annuelle de 5,3 millions de dollars a complètement déjoué les prédictions du site spécialisé Evolving Hockey, d’ordinaire très juste dans ses estimations. Si Domi était resté à Montréal, on lui prédisait plus de 8 millions par année. S’il partait, on croyait qu’il s’en tirerait avec 6,3 millions. On est loin du compte.

Josh Anderson, 26 ans, a obtenu un peu plus d’argent de la part du Canadien, mais son augmentation est plus spectaculaire que celle de Domi. Tous deux étaient aussi admissibles à l’arbitrage.

Les indices ont beau avoir été parsemés en toute subtilité, nous arrivons à ce qui pourrait tracer la ligne entre les joueurs heureux et malheureux des prochains jours : l’infâme barre de la trentaine. Quelque 50 trentenaires – et trois quarantenaires – seront disponibles vendredi.

À l’exception de Sergei Bobrovski et Joe Pavelski l’année dernière, et dans une moindre de mesure, de Paul Stastny et Joe Thornton auparavant, les joueurs de plus de 30 ans sont rarement ceux qui suscitent le plus de frénésie chez les directeurs généraux au moment de sortir leur chéquier du 1er juillet – ou du 9 octobre, cette fois.

Au fait, devant l’incertitude économique dans laquelle baigne le circuit, des joueurs de l’âge de Jeff Petry voudront probablement, comme le défenseur américain, opter pour une entente plus sûre, donc moins lucrative, à moyen ou long terme.

Frénésie

D’ailleurs, comment prédire l’état d’esprit des dirigeants d’équipes cette semaine ? Sera-t-on pressé d’acquérir des joueurs le plus vite possible, ou préférera-t-on attendre que le plan du retour au jeu de 2021 se précise ?

Déjà, au cours des deux derniers étés, les esprits semblent s’être (un peu) calmés dans la foulée de l’ouverture du marché.

Nous nous sommes intéressés aux 25 contrats les plus généreux signés dans la semaine suivant le 1er juillet, de 2009 à 2019. Nous avons considéré sans distinction les joueurs autonomes avec et sans compensation ainsi que les prolongations de contrat – le but étant de cerner la tendance dépensière générale du moment.

Premier constat : au cours de cette période, la valeur moyenne annuelle de ces super-contrats a augmenté moins rapidement (de 543 à 583 millions, ou 27 %) que le niveau du plafond salarial (de 56,8 à 81,5 millions, ou 43 %).

Par contre, les ardeurs des DG ont semblé ralentir en juillet 2018 et 2019. Alors que le plafond salarial augmentait successivement de 6 % et 3 %, la valeur des 25 plus importants contrats a descendu de 2,5 % en 2018 avant de remonter très légèrement l’été suivant, en deçà de l’inflation du plafond.

Avec un plafond au beau fixe pour la première fois depuis la correction de 8 % opérée en 2013 (après le dernier lock-out), on voit mal la valeur moyenne des contrats les plus dispendieux augmenter.

Au cours des trois dernières années, la première semaine du marché des joueurs autonomes a vu six joueurs décrocher un salaire annuel supérieur ou égal à 10 millions.

Osera-t-on offrir une somme dans les 10 chiffres à Taylor Hall ou Alex Pietrangelo ? Permettons-nous d’en douter.