Orpheline de piscine depuis jeudi, la nageuse Katerine Savard lance un cri du cœur : « Ma carrière est en jeu. »

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Katerine Savard digère très mal le fait de ne plus pouvoir nager depuis jeudi. Faute de faire partie d’un programme sport-études, la nageuse de 27 ans n’a plus accès aux entraînements de son club CAMO, au complexe sportif Claude-Robillard, à Montréal.

Sa seule porte de sortie ?

Le bain libre. Or, la médaillée olympique enseigne actuellement à temps plein dans une école primaire, dans le cadre de son stage final pour son baccalauréat en éducation à l’Université de Montréal. Impossible pour elle de nager en plein jour, si d’aventure elle réussissait à trouver un bassin disponible.

Elle venait de terminer sa journée quand elle a rappelé La Presse, jeudi après-midi. L’avant-veille, elle était en pleurs dans le bureau de son entraîneur, Claude St-Jean. Elle avait appris que son groupe ne pourrait obtenir d’aménagement en vertu des nouvelles directives émises lundi par la ministre responsable des Sports au gouvernement du Québec, Isabelle Charest.

« J’en parle et ça me donne encore le goût de pleurer, a réagi Savard. Je sais que je suis en fin de carrière. Tous les détails font une très grande différence. Ça me fait vraiment de la peine. En plus, j’adore m’entraîner en ce moment. C’est vraiment dommage qu’on soit obligés d’arrêter. C’est comme si on mettait un autre énorme obstacle à la réalisation d’un rêve. C’est la même chose pour tous les athlètes [dans cette situation]. »

L’Institut national du sport du Québec a obtenu une autorisation exceptionnelle de la Santé publique pour maintenir ses activités destinées aux athlètes en préparation pour les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo.

Savard trouve injuste de ne pas bénéficier du même privilège. « Je ne comprends pas pourquoi des athlètes olympiques ou [identifiés] "excellence" sont pénalisés parce qu’ils sont dans un club civil, a-t-elle relevé. C’est carrément ça. […] Notre coach est le meilleur au Québec, mais il est dans un club civil. Je ne parle pas que pour moi. Je ne suis pas la seule à avoir des chances de faire l’équipe nationale. Tous les meilleurs nageurs au Québec sont à CAMO. Je trouve ça un peu ridicule. »

« On ne fait pas le sport juste pour le plaisir, a-t-elle relancé. C’est notre travail, notre vie. On va représenter le Québec, le pays. Je parle pour tous les sports. Je ne sais pas si, à part nous, les athlètes québécois qui visent les Olympiques sont nombreux dans des clubs civils. Mais ceux qui s’entraînent déjà à l’INS peuvent continuer. Nous, on est pénalisés parce qu’on est dans un club civil. C’est extrêmement injuste. »

La Fédération de natation du Québec (FNQ) a fait des démarches auprès de l’INS Québec pour qu’une dizaine de nageurs dans la même situation que Savard puisse accéder au complexe du Parc olympique.

Une demande pour intégrer ces nageurs à des groupes sport-études a été refusée par le Ministère, a expliqué la directrice générale de la FNQ.

« Actuellement, notre défi est de convaincre les autorités gouvernementales et de santé publique de faire nager nos athlètes qui s’en vont à Tokyo, a résumé Isabelle Ducharme. La seule option de Katerine en ce moment, c’est d’aller au bain libre. À mes yeux, ça n’a pas de bon sens. »

Pour l’instant, l’INS Québec évalue la question. « On est en mode solution », a insisté le nouveau directeur communication et marketing, Jean Gosselin. « Notre équipe est en train de regarder ce qui peut être fait en fonction de notre capacité d’accueil, de la disponibilité des plateaux et de l’autorisation exceptionnelle qui nous a été accordée en fonction des activités qu’on mène présentement. Chaque cas est un cas d’espèce. »

Le directeur assure que tout est mis en œuvre pour soutenir les athlètes qui visent les Jeux olympiques et paralympiques, et qu’une réponse ne tardera pas.

C’est l’une des craintes de Savard, pour qui chaque journée compte : « Je ne sais pas s’ils réalisent qu’on est un sport de centièmes. On ne peut pas revenir en shape en deux, trois jours. Tout fait une différence. »

Aurélie Rivard est dans une situation comparable à Québec, qui se trouve aussi en zone rouge. Jeudi matin, la multiple championne paralympique de natation s’est entraînée dans un couloir du bain libre au PEPS de l’Université Laval. Sans son coach Marc-André Pelletier, qui n’est pas autorisé à la diriger. Son club, CNQ, est également limité à des séances pour le sport-études.

« En tant qu’athlète de haut niveau, dont c’est le travail, je trouve que ça n’a pas beaucoup de sens, a souligné Rivard. Je dois céder ma place pour les jeunes du sport-études. Je sais que c’est sain pour eux. Moi, on s’en fout. C’est un peu le message que je reçois. »

Rivard retournait au PEPS en soirée sans trop savoir si elle aurait à partager son couloir avec des baigneurs. Elle juge la situation absurde.

« Ça complique la vie de tout le monde. La façon qu’on s’organisait avant, avec 25 personnes maximum sur le bord de la piscine, la distanciation de deux mètres, le masque, ça marchait très bien. Mieux, selon moi, que ce qu’on vit en ce moment. C’est un peu stressant, je n’ai pas besoin de ça, mais tant que j’ai accès à une piscine, je ne peux pas chialer. Ça ne peut pas être pire que ce que j’ai vécu de mars à juillet [où les bassins étaient fermés]. »

La nageuse de 24 ans évalue que la situation est « tolérable pour deux semaines ». Si elle se prolonge, elle ne sait pas ce qu’elle fera. Retourner à l’INS Québec, où elle s’entraînait jusqu’en décembre au centre national de Natation Canada, est une possibilité, mais elle ne sait pas si elle serait admise. Encore là, la menace de la COVID-19 dans la région montréalaise n’augure rien de bon.

Katerine Savard craint que son travail dans une école primaire nuise à son accès éventuel à l’INS Québec. Elle fait valoir qu’elle contribue à atténuer la pénurie d’enseignants, exacerbée par la crise de la COVID-19.

« J’ai une classe, j’enseigne, je suis censée aider la population. Apparemment, si je fais d’autres activités, je n’aurais pas le droit d’entrer au Parc olympique. Je trouverais ça vraiment dommage d’être encore pénalisée pour ça. »

Jean Gosselin, de l’INS Québec, assure « qu’il n’y a pas de critères d’exclusion à ce niveau-là, si l’athlète est responsable, maintient la distanciation physique, porte le masque, se lave les mains ».

En attendant des développements, Katerine Savard ne cache pas son inquiétude. La médaillée de bronze au relais aux JO de 2016 avait pris une pause prolongée en 2018 pour réfléchir à son avenir. Après une longue remise en forme, elle avait retrouvé ses marques à l’approche des sélections olympiques annulées par la pandémie.

Très affectée par le confinement, l’athlète originaire de Pont-Rouge avait repris son élan en prévision des sélections olympiques, prévues en avril. Des temps réalisés dans une simulation de compétition récente l’avaient encouragée.

« C’est juste de la remise en question, a-t-elle soupiré. S’ils nous font recommencer en janvier, c’est ma carrière qui est en jeu. Comme pour tous les athlètes en fin de carrière. »