Quatrième aux Jeux olympiques de Rio, le coureur canadien Mohammed Ahmed a franchi un cap en gagnant le bronze du 5000 m aux derniers Mondiaux de Doha. Prochain objectif : le podium olympique à Tokyo.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Mohammed Ahmed tient à le préciser : il n’est pas un pleureur. Mais quand il a croisé la ligne d’arrivée de la finale du 5000 m aux Jeux olympiques de Rio, le 20 août 2016, il n’a pas pu se retenir.

Cinquième à l’issue d’un sprint endiablé, il avait raté le bronze par moins d’une demi-seconde. La disqualification d’un rival l’a fait grimper d’un rang, mais ça ne changeait rien.

« Je me suis écroulé sur la piste et j’étais en état de choc », s’est souvenu Ahmed au cours d’une entrevue en marge d’une activité du Comité olympique canadien à Toronto, en décembre.

« C’était une déception totale parce que je m’attendais à gagner une médaille. Je ne l’ai pas ratée par six ou sept positions, mais par une. »

En arrivant devant un journaliste de la télévision, il avait éclaté de plus belle. Il avait eu besoin de quelques minutes pour se donner une contenance. « C’est la dernière fois où j’ai pleuré, raconte le coureur de 5 pi 11 po et 123 lb, presque embarrassé. Et avant cela, je ne me souviens pas d’avoir pleuré de ma vie. »

Sept jours plus tôt, Ahmed avait vécu une énorme déception au 10 000 m. Sur la distance où il croyait avoir les meilleures chances de s’illustrer, il s’était écroulé, terminant 32e et bon dernier.

« C’était une mauvaise course. Je n’étais prêt ni physiquement ni mentalement. C’était la première épreuve de ces championnats. J’avais tellement d’énergie. J’étais trop excité, trop nerveux, je ne savais pas comment contrôler mes émotions. Avant le départ, j’étais à plat. »

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Mohammed Ahmed aux Jeux olympiques de Rio de Janeiro, en 2016

Il avait ruminé cet échec pendant des jours, partagé entre la colère, la tristesse et le sentiment d’avoir raté une occasion. Sa quatrième place au 5000 m, meilleur résultat canadien de l’histoire sur la distance, était donc un rebond majeur. Sur la piste, il avait bataillé et joué du coude avec les favoris, dont le futur médaillé d’or britannique Mo Farah, natif de la Somalie comme lui.

Passé la déception initiale, Ahmed avait compris qu’il ne serait plus jamais le même coureur. Il l’avait annoncé à son entraîneur Jerry Schumacher en le retrouvant à la piste d’échauffement.

« 1000 fois mieux »

« L’athlète que j’étais en commençant la course et l’athlète que je suis à la fin, il est 1000 fois mieux. Mille fois mieux. La façon dont j’ai rebondi au 5000 m, frottant avec les meilleurs sans avoir peur, ce que je n’ai jamais fait avant, ça m’a fait grandir. Je peux passer à travers la négativité, de nombreux doutes et les obstacles dans la vie. Naviguer dans ce chaos et quand même très bien performer. »

Je suis fait fort. Finalement, cette quatrième place m’a probablement motivé.

Mohammed Ahmed

L’été suivant, Ahmed a poursuivi son ascension en terminant sixième (5000 m) et huitième (10 000 m) aux Mondiaux de Londres. Deux médailles d’argent ont suivi aux Jeux du Commonwealth, en 2018. L’an dernier, il a fait passer son record canadien du 5000 m sous les 13 minutes (12 min 58,16 s) lors du Golden Gala de Rome.

Mais une chose lui échappait toujours : un podium dans une grande rencontre ou un championnat majeur. Comme si le spectre de Rio le hantait encore.

Le Canadien y a pensé en pleine finale du 5000 m aux derniers Championnats du monde de Doha, en juillet dernier. Comme aux Jeux olympiques, il s’est retrouvé au plus fort de la lutte. Mais la course de fond est un sport de contact. Ahmed s’est fait accrocher au moment où il menait l’épreuve à l’amorce du dernier tour. Il a trébuché, évitant la chute de justesse.

« Toutes ces années de déception m’ont probablement empêché de tomber. Sur le plan physique, j’étais au sommet de ma forme. Mentalement, j’aurais pu être mieux, mais c’est parce que je n’avais encore jamais rien accompli. Jamais je n’avais fini troisième, deuxième ou premier dans une course de la Ligue de diamant. J’étais toujours quatrième ou cinquième, je frappais à la porte. Je ressentais encore de l’incertitude. Est-ce que je peux le faire ? »

Ahmed s’est imaginé retrouver son coach Schumacher dans l’aire d’échauffement. Il ne se voyait pas encore lui dire : j’ai terminé quatrième ou cinquième… Imperturbable, il s’est accroché, a repris sa concentration et réussi, dans le dernier demi-tour, à revenir sur deux rivaux qui le précédaient.

Cette fois, il n’avait aucun doute : le bronze lui appartenait.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Mohammed Ahmed aux Jeux olympiques de Rio de Janeiro, en 2016

Ce jour-là, celui qu’on surnomme « Mo Speed » est devenu le premier coureur canadien de l’histoire à remporter une médaille dans une épreuve de fond aux Mondiaux. Une semaine plus tard, il a fini sixième au 10 000 m, faisant passer son record national sous les 27 minutes.

Aux Jeux de Tokyo, s’ils ont lieu tel que prévu à l’été 2021, l’athlète qui aura alors 30 ans voudra faire tomber une autre barrière. S’il parvient à monter sur le podium, il pourra se permettre de pleurer.

Fier de ses origines

Mohammed Ahmed est né en 1991 à Mogadiscio, en plein cœur de la guerre civile. Il avait 10 ans quand il a déménagé avec sa famille à St. Catherines, dans la région de Niagara, où il a commencé à courir. Quatrième du 10 000 m aux Mondiaux juniors de Moncton, en 2010, il a véritablement émergé durant son passage à l’Université du Wisconsin-Madison, où il a étudié la science politique. Celui qui vit aujourd’hui en Oregon est très fier de ses origines somaliennes. « Mes traits, mon tempérament, ma façon de vivre sont différents à bien des égards. Ça fait partie de mon identité. Plusieurs jeunes Canadiens et Américains d’origine somalienne ont été inspirés par moi, Mo Farah et Hassan Mead, qui court pour les États-Unis. Ils sont nombreux à commencer à faire du sport et de l’athlétisme, en particulier la course de fond, à cause de nous. C’est quand même cool. »