Jean Pascal dénonce le profilage racial dont sont souvent victimes les Noirs qui n’ont pas sa notoriété

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« Tout le monde, restez derrière la ligne ! » « On ouvre le passage pour l’auto ! »

Ils marchaient à reculons, de façon à toujours voir la foule. Ils se tenaient par la main, formant une sorte de cordon pour bien délimiter le devant du groupe.

Parmi ces gens qui assuraient la sécurité à l’avant de la marche de dimanche contre le racisme et la brutalité policière, il y avait un visage familier. Tout vêtu de noir, chandail Black Lives Matter, gants noirs, masque noir, verres fumés au contour doré, musculature assez évidente : c’était Jean Pascal.

« Je ne suis pas dans le comité organisateur, mais je connais les gens qui en font partie. Je voulais venir faire une présence symbolique, mais comme je m’occupe aussi un peu de l’organisation en même temps, c’est plus que symbolique ! », nous lance-t-il, profitant d’une accalmie.

Derrière lui, la foule était des plus pacifiques, malgré la force des messages criés au micro, tantôt en français, tantôt en anglais, tantôt en créole. Les mots écrits sur les pancartes frappaient tout autant. « Defund the police » (Coupez le financement de la police). « My skin color is not a crime » (La couleur de ma peau n’est pas un crime). « Am I next ? » (Suis-je le prochain ?).

Il était plutôt intrigant de croiser Jean Pascal au milieu de ces messages dénonçant des comportements policiers. Intrigant parce que dans une autre vie, le boxeur était élève au collège Ahuntsic… en techniques policières !

Je connais l’autre côté de la clôture. Mais il faut être clair : le problème, ce n’est pas la police, c’est le système. Il faut se battre contre le système pour le faire changer.

Jean Pascal, champion WBA des mi-lourds

Pascal n’a finalement jamais occupé l’emploi de policier. Il dit avoir terminé ses études collégiales, « mais ensuite, il aurait fallu que j’aille passer quatre mois à Nicolet, et j’étais en pleine ascension à la boxe. Je me suis dit que je pouvais essayer la boxe, et si ça ne marchait pas, je retournerais à la police. Mais je ne pouvais pas faire l’inverse et arriver dans la boxe à 30 ans. »

Il a donc poursuivi dans la boxe, son plan B, admet-il candidement.

« Je me suis inscrit en techniques policières parce que j’aimais le contact humain. Je ne me voyais pas dans un bureau à faire du 9 à 5. Je voulais être proche de la population, servir, aider, donc je pensais que policier était un bon métier pour ça. Je voulais devenir le premier Noir chef de police de Montréal. »

L’enjeu de la diversité

La vie l’a finalement mené ailleurs. Pas tant la vie que la boxe, en fait, avec ses titres mondiaux, la popularité, le glamour. Voilà 15 ans qu’il pratique le métier de boxeur au niveau professionnel.

Dans un récent sondage mené par les confrères Francis Paquin et Jean-Luc Legendre, de RDS, il a été sacré plus grand boxeur québécois du XXIe siècle. Aussi bien dire qu’il ne s’est pas trompé de carrière.

En contrepartie, il n’a pas pu aider à renverser une tendance lourde.

Malgré les efforts des dernières années, le personnel du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) demeure en effet en décalage de la population en matière de représentativité.

Dans un bilan publié en janvier par la Ville de Montréal, on apprenait que 13 % des 4456 policiers du SPVM déclaraient appartenir à « un groupe autochtone, une minorité ethnique ou visible ». Or, selon le recensement de 2016, la population de Montréal était composée de 34 % d’immigrants.

« Dans ma cohorte, j’étais le seul gars noir et il y avait deux filles noires, se souvient Pascal. Quand je suis rentré, ils engageaient beaucoup de gens des communautés, pour diversifier. »

Ironiquement, sa carrière de boxeur lui a permis de se tirer de cas de profilage racial qui étaient largement dénoncés par les manifestants dimanche.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Jean Pascal a participé à la manifestation contre le racisme qui s’est déroulée dimanche à Montréal.

« Quand on voyait que j’étais Jean Pascal, on me laissait aller, mais quand on ne me reconnaissait pas, c’était plus ardu et compliqué. Ce que je trouve déplorable, c’est que je suis Noir, je roule en Mercedes, mais parce que je suis Jean Pascal, c’est correct. Mais si j’étais un autre Noir, j’aurais plus de difficulté à justifier quoi que ce soit.

« Mon neveu est venu me voir à Lorraine il y a deux semaines, poursuit-il. La police l’a intercepté et lui a demandé ce qu’il faisait dans le secteur. C’est un Noir, il a une petite Honda Civic, mais Lorraine est un quartier assez huppé. Il a dit : “Je vais voir mon oncle.” Le policier lui demande : “C’est qui ton oncle ?”

« C’est comme si le policier se disait : “T’es Noir, ton oncle est Noir, comment ça se fait qu’il habite dans un quartier huppé ?” Il a dit que son oncle était Jean Pascal, et il n’y a pas eu de problème, il a pu partir. Mais s’il avait dit un nom pas connu, il y aurait eu d’autres vérifications. C’est ça que je trouve triste. »

Alors c’est un peu de ça que parle Jean Pascal quand il souhaite « changer le système ».

« Si on le fait, on va faire changer les mentalités et les policiers seront mieux formés et mieux équipés pour combattre certains crimes, mais aussi pour comprendre certaines cultures. »