Après une belle carrière en vélo de montagne, Mathieu Toulouse a commencé des études en médecine au début de la trentaine. Douze ans plus tard, il achève sa surspécialisation de réanimateur en traumatologie, en plein cœur de la crise de la COVID-19. Entrevue.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Mathieu Toulouse revenait d’une garde de 24 heures à l’urgence de l’Hôpital général de Montréal lorsqu’il a rappelé.

La dernière fois que l’auteur de ces lignes lui avait parlé, c’était il y a une dizaine d’années. Il commençait ses études en médecine après une carrière en vélo de montagne. À 43 ans, il n’a pas encore fini. Enfin presque.

Ces jours-ci, il travaille à l’unité de soins intensifs, l’une des dernières étapes de sa surspécialisation en traumatologie, qu’il achèvera le mois prochain.

« C’est la fin du parcours du combattant ! », constate-t-il.

L’urgence, donc. On se représente le Dr Toulouse débordé, courant entre deux civières, masque au visage, visière au front. L’image n’est pas tout à fait exacte. Parmi les effets indirects de la pandémie de COVID-19, les urgences se sont désemplies. « De façon quand même un peu inquiétante, d’ailleurs », remarque-t-il.

Les gens ont espacé leurs visites, craignant une infection en se rendant à l’hôpital. Le confinement a également diminué les admissions.

« On a moins d’accidents de la route, moins de traumas pénétrants aussi. On a été beaucoup moins occupés. À la limite, des gardes ont été carrément plates. C’est rarement une bonne nouvelle quand un patient doit être vu par moi, mais il faut bien que j’apprenne. »

Carrière modeste, transition heureuse

C’est en pédalant qu’il a fait son chemin parmi les meilleurs spécialistes de vélo de montagne au Canada. Il a commencé sur le tard, à 18 ans, s’amusant d’abord avec ses amis sur les sentiers du mont Royal. Dans l’équipe nationale, il a côtoyé certains des coureurs dominants sur le circuit mondial : Roland Green, Geoff Kabush, Ryder Hesjedal.

Sous la feuille d’érable, Toulouse a pris part à sept championnats du monde, terminant 28e à Livigno, en 2005. Il s’est classé deux fois dans le top 20 en Coupe du monde, dont la 18e place au Mont-Sainte-Anne en 2002. Il a gagné l’argent aux championnats continentaux en 2006. Il a participé à deux Jeux panaméricains.

À l’occasion, le Montréalais s’est aussi signalé sur route. Au Tour de Beauce de 2004, il a été le meilleur Canadien à l’étape-reine du mont Mégantic.

Sa victoire à une étape du circuit national américain à sa dernière saison, en 2008, représente son plus beau souvenir. Son parcours lui a valu une intronisation au temple de la renommée de la fédération québécoise.

Dans le grand ordre des choses, j’ai eu une carrière sportive modeste. J’ai eu certains succès qui m’ont donné de la satisfaction, mais on n’écrira pas de livre là-dessus.

Mathieu Toulouse

« C’est un truc que j’ai mené jusqu’au bout. Je me suis gâté : j’étais payé pour jouer, payé pour faire du sport. Ç’a été super agréable. »

Titulaire d’un baccalauréat en droit et auteur de chroniques dans le magazine Vélo Mag, Toulouse se démarquait par son érudition. Son admission tardive en médecine à l’Université de Montréal, après un an de cours prérequis, n’a surpris personne.

« J’ai eu de bons résultats, même dans les dernières années, mais à ce moment-là, j’avais une bonne idée de ce que je valais comme cycliste. Je me suis rendu compte que je ne serais pas champion du monde. »

Après sa surspécialisation, il reprendra ses fonctions à l’hôpital du Sacré-Cœur, où il agira comme médecin-réanimateur en traumatologie. Pour résumer, il sera le chef d’orchestre d’une équipe chargée de garder de grands blessés en vie.

« J’ai l’impression d’être à ma place. J’ai choisi une pratique qui correspond à ma personnalité. Je faisais du vélo de montagne. Je suis un médecin d’urgence et je fais de la trauma. Je ne suis pas dermatologue ou gériatre. C’est l’intensité [que je retrouve]. C’est vraiment ça. »

L’adrénaline n’est pas la même à l’urgence, mais il observe certains parallèles avec une course qui se déroule bien. « Ça va sonner un peu “cucul”, mais c’est la même impression d’être complètement en contrôle, comme si les choses se passaient au ralenti. Il y a un peu de ça en réanimation d’un patient dans un état critique. »

Et la COVID-19 ?

La propagation du coronavirus SARS-CoV-2 a évidemment chambardé son quotidien. « Tout ce qu’on fait a dû être modifié. En partant du moment où le patient entre dans l’urgence et de la façon dont il doit être évalué. Qui va voir le patient ? Comment il s’habille ? Quel parcours le patient emprunte-t-il ? Combien de personnes entrent dans la salle de réanimation ? »

L’état des polytraumatisés ajoute une couche de complexité. « Souvent, on ne peut pas leur poser de questions sur leurs symptômes. On est obligés de tenir pour acquis qu’ils sont infectés. Ils auront peut-être besoin d’être intubés, de recevoir un drain thoracique, une ponction veineuse. On essaie de tout faire rapidement. Ce qui nous met encore plus à risque. »

Soudainement, l’inquiétude ne se limite plus au pronostic vital, à l’obsession de faire les bons gestes. Comme pour tous ses collègues, sa santé personnelle et celle de sa famille sont en jeu. Il attend son deuxième enfant en septembre…

« Qu’est-ce qu’on va faire quand ma blonde va avoir accouché ? Il y aura encore la COVID-19, je vais être exposé. Comment vais-je m’organiser pour ne pas ramener ça à la maison ? Je n’ai pas la réponse. Oui, ça m’inquiète. »

Pour son stage d’un mois aux soins intensifs, le hasard a voulu qu’il soit affecté à l’unité COVID-19.

Les procédures sont plus longues et plus fastidieuses. Mais paradoxalement, le risque ne me semble pas démesuré. C’est un environnement très contrôlé.

Mathieu Toulouse

« On a un nombre restreint de patients, dont on connaît le diagnostic. S’ils sont positifs, on prend énormément de précautions et on a le temps de le faire. On n’a pas de mauvaises surprises, contrairement à ce qui nous arrive à l’urgence et en trauma. »

La bataille n’est évidemment pas gagnée. Beaucoup de questions demeurent en suspens dans le milieu hospitalier. « Mais pour l’heure, on n’a pas été dépassés, souligne-t-il. Il faut s’en réjouir. Après, tout le reste, ce n’est banal pour personne : la gestion de la vie familiale, le service de garde inexistant, l’école à distance, le confinement des adultes eux-mêmes. Ce sont toutes des choses difficiles. »

Cette nuit, le Dr Toulouse retrouvera ses patients aux soins intensifs. Au petit matin, il remontera sur son vélo, traversera le mont Royal, pour rentrer chez lui dans Rosemont. Avec le sentiment d’avoir pris le bon chemin.