À l’impossible, nul n’est tenu. Sauf, peut-être, les Jeux olympiques.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Les organisateurs s’entêtent. Malgré la pandémie, il n’est toujours pas question d’annuler les Jeux. Le Comité international olympique encourage même « tous les athlètes à continuer à se préparer pour les Jeux de Tokyo du mieux qu’ils le peuvent ».

Super.

Mais où ?

Les gymnases, les piscines, les dojos, les stades, les pistes d’athlétisme, les plateaux d’escrime, les bassins d’aviron, tout est fermé. La France interdit même aux cyclistes de rouler.

Dans une salle de musculation à la maison ? Contrairement aux hockeyeurs professionnels, qui exhibent leurs sous-sols dernier cri sur Instagram, les athlètes amateurs vivent souvent dans de petits appartements, près de leur centre d’entraînement. Difficile d’y installer des haies ou un rameur, ou de lancer un ballon lesté sur le mur du salon quand vous avez un voisin de palier.

Prenez Meaghan Benfeito. La plongeuse québécoise – un de nos plus beaux espoirs de médaille – n’a plus accès à un tremplin. Ni à une piscine. Ni même à un centre de trampoline. Alors elle pratique ses sauts périlleux sur un matelas, dans son salon. Dangereux ? Je vous rassure. Elle a quand même placé des couvertures autour…

« C’est sûr que ne pas être dans la piscine pendant deux mois, ce serait difficile, dit-elle. Mais nos entraîneurs nous donnent plein d’exercices à faire à la maison. Il y a des matelas de lit en extra pour faire des périlleux. »

Imaginez les moyens du bord des perchistes et des lanceurs de marteau.

Ceci dit, Benfeito espère tout de même que les Jeux aient lieu cet été. On peut la comprendre. Ça fait 20 ans qu’elle plonge, quatre ans qu’elle s’entraîne des dizaines d’heures par semaine pour ce moment. Des épreuves à huis clos ? Aucun problème. « Je préfère compétitionner », indique-t-elle.

Je soupçonne qu’une majorité d’athlètes pensent comme elle. Mais des voix discordantes se font entendre. Ils implorent le CIO de faire preuve d’humanité et de reporter – voire d’annuler – les Jeux.

La trampoliniste canadienne Rosie MacLennan, double médaillée d’or olympique, a trouvé les bons mots pour expliquer le sentiment qui habite plusieurs athlètes.

La pandémie est tellement plus importante que le sport.

Rosie MacLennan

« Bien sûr, c’est difficile pour les athlètes de vivre avec autant d’incertitude, a-t-elle écrit sur Instagram. Mais je pense aux travailleurs du système de la santé, qui sont sur le point d’être durement touchés. À mon beau-frère, à mes amis qui sont sur la ligne de front. […] C’est un honneur de faire partie d’Équipe Canada. Vraiment. Mais mettons cela en perspective. »

D’autres sont pas mal plus raides. L’ex-hockeyeuse Hayley Wickenheiser, qui siège au CIO, a qualifié la position du CIO d’« insensible » et d’« irresponsable ». « Dire avec certitude qu’ils iront de l’avant est une injustice pour les athlètes qui s’entraînent et la population mondiale en général. »

Comment son coup de gueule a-t-il été accueilli par ses pairs du CIO ?

Mme Wickenheiser devait participer à une conférence téléphonique du CIO mercredi.

Selon le New York Times, elle n’a jamais obtenu la ligne…

***

Soyons pragmatiques un instant.

La cérémonie d’ouverture des Jeux doit avoir lieu le 24 juillet. Dans quatre mois. C’est encore loin. D’autres évènements majeurs prévus en juillet et août sont encore à l’agenda. Notamment le Tour de France et les Internationaux de tennis des États-Unis. Sans compter les ligues suspendues, qui espèrent reprendre leurs activités d’ici là. Tous se rattachent à deux espoirs : 

– que les politiques de confinement soient un succès ;

– que les grandes chaleurs freinent un peu la propagation du virus, comme le croient des experts.

C’est correct de voir le verre à moitié plein. Aussi, on ne se mentira pas, le gouvernement du Japon a investi beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent dans l’organisation des Jeux. D’un strict point de vue d’affaires, le CIO fait bien d’attendre de voir comment l’épidémie évoluera.

Sauf que pour les athlètes, ce suspense est insensé.

Sportivement, je l’ai expliqué, presque tous les athlètes de l’hémisphère Nord sont privés de lieux d’entraînement. Les épreuves de qualifications sont annulées les unes après les autres. Dans les rares cas où elles sont maintenues, les athlètes sont incapables de s’y rendre. Les sportifs courent des risques en s’entraînant sur des installations de fortune, comme Benfeito.

Ça, c’est dans le meilleur des cas.

D’autres athlètes, eux, sont atteints du virus. Ou vivent dans une communauté où il y a un foyer d’éclosion. Des parents, des amis, des proches sont ou seront victimes. Difficile d’avoir la tête à l’entraînement et aux qualifications. Et ça, le CIO ne semble pas le reconnaître.

On sait que pour gérer la crise, les dirigeants de l’organisme sont réunis au siège social, à Lausanne, en Suisse. De leur tour d’ivoire, ne voient-ils pas qu’à seulement quatre heures de là, à Bergame, en Italie, des camions sont nolisés pour transporter des dizaines de victimes de la COVID-19 vers leur dernier repos ? Que personne n’a le cœur à la fête ? Que les athlètes – à qui on demande de s’entraîner du mieux qu’ils le peuvent – sont préoccupés par la crise sanitaire comme nous tous ?

C’est un solide manque d’intelligence émotionnelle.

Remarquez, ce n’est pas un fait unique au CIO. En Italie, le président de la meilleure ligue de soccer – la Serie A – a suggéré de reprendre les matchs dès le 2 mai. Dans cinq semaines. Alors qu’on ignore toujours quel est le plafond de la crise là-bas. Dans la seule journée de mercredi, 475 Italiens ont succombé au virus. Et tout le monde est confiné dans son logement.

***

Le CIO ne peut pas garder les athlètes sur le qui-vive pendant deux ou trois autres mois. Il doit trancher. Maintenant. Et la meilleure solution, c’est le report des Jeux.

Est-ce que ce sera compliqué ? Oui.

Est-ce que ça coûtera cher ? Absolument.

Mais c’est toujours mieux que de devoir gérer le risque d’une relance de la pandémie.