Ébranlée par la retraite-surprise de son coéquipier Samuel Girard, Kim Boutin a elle aussi songé à accrocher ses patins. Un voyage déstabilisant aux Pays-Bas, le pays du patinage de vitesse, lui a fait changer d’idée.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Kim Boutin a éclaté en sanglots à la fin des Championnats canadiens de patinage de vitesse courte piste, le mois dernier, à Montréal. Pourtant, elle avait tout gagné. Chacune de ses 22 courses. Un score parfait.

Elle pleurait parce qu’elle savait d’où elle était partie. Après une saison post-olympique réussie, son été avait été un calvaire. Son entraîneur Frédéric Blackburn lui avait même offert de prendre une pause d’une année.

Boutin songeait déjà à la retraite. Celle de Samuel Girard, son complice de la dernière saison, l’avait « ébranlée » et « bouleversée ». « J’étais fâchée quand je l’ai appris ! Fâchée parce que je me suis dit : prend-il la bonne décision ? »

En réalité, ce départ-surprise du champion olympique, à l’âge de 22 ans, la confrontait à elle-même. À ses peurs, à ses questionnements, à sa volonté de faire autre chose dans la vie que de tourner autour d’un anneau de 111 mètres.

Girard a annoncé sa retraite en même temps que sa copine Kasandra Bradette, dernière coéquipière de Boutin qui était là aux Jeux olympiques de PyeongChang. C’est elle qui ralliait tout le monde, qui jouait la « maman » avec les nouvelles.

Boutin était heureuse de ne pas assumer ce statut de meneuse, du moins à l’extérieur de la patinoire. Soudainement, elle ne pouvait plus se défiler. « Je ne savais pas trop comment gérer ce rôle », admet la triple médaillée olympique, rencontrée plus tôt cette semaine à l’aréna Maurice-Richard.

Changements à l’entraînement

Pour la stimuler à l’entraînement, Blackburn lui a adjoint trois partenaires masculins aptes à la pousser sur la glace. Boutin a bien réagi, mais cette charge supplémentaire a fini par la desservir. Consciente de la supériorité physique de ses collègues, elle refusait de puiser au plus profond d’elle-même. Fatiguée quand elle retrouvait le groupe des filles, elle se faisait parfois battre, ce qui la mettait en rage.

Elle ne trouvait plus le défi quotidien, la satisfaction d’en faire toujours un peu plus. La morosité s’est installée.

Pendant trois mois, j’arrivais chez moi et je pleurais. Je n’avais plus de plaisir. C’était très inconstant.

Kim Boutin, patineuse de vitesse courte piste

Kim Boutin a « souvent » pensé à arrêter le patin.

Un jour de juillet, le spécialiste en préparation mentale de l’équipe, Fabien Abejean, lui a fait une proposition : pourquoi n’irais-tu pas t’entraîner ailleurs, te mesurer à d’autres ? L’idée l’a allumée, mais elle était convaincue qu’elle serait refusée. Ça ne s’était encore jamais fait au Canada.

Elle en a longuement discuté avec Blackburn, son coach depuis huit ans. Elle n’allait pas bien. Une solution était indispensable. Un soir, elle a voulu tout plaquer. Le lendemain, le coach lui a annoncé que ça fonctionnait. Elle partait 24 heures plus tard. Destination : Heerenveen, Pays-Bas, la Mecque du patinage de vitesse, où s’entraîne sa plus grande rivale, la championne mondiale Suzanne Schulting.

C’était comme me lancer dans la gueule du loup. Mais j’avais besoin de ça, quelque chose qui me déstabilise, qui me décolle le nez de ce que je vivais. C’était un défi personnel. Je partais seule, deux semaines, dans un endroit dont je ne connaissais pas la langue. Et je déteste voyager…

Kim Boutin, patineuse de vitesse courte piste

Le jour de son arrivée, elle a appelé son chum, l’ex-patineur Samuel Bélanger-Marceau, pour lui dire qu’elle voulait revenir : « J’avais la chienne, complètement ! » Elle venait de recevoir le plan d’entraînement de l’équipe néerlandaise : de la vitesse tous les jours, un aspect qui lui a toujours fait peur.

Le lendemain, elle s’est quand même élancée sur la glace du mythique aréna Thialf, au milieu de l’équipe nationale néerlandaise, qui réunit femmes et hommes. Ce « chaos » organisé l’a prise par surprise. Elle a constaté que ses rivaux étaient moins « princesses », qu’ils s’accommodaient de conditions variables, d’un tracé plus raboteux.

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Kim Boutin en action

Pas de cadeaux

Schulting l’a accueillie de façon « super correcte », sans plus. La patineuse de 22 ans n’était pas là pour lui faire de quartiers. Quand la Québécoise l’a battue à une ou deux reprises, sa réaction a été viscérale.

« Elle veut gagner tout le temps, note Boutin. C’est la championne du monde. Souvent, dans chaque champion, il y a comme un peu de folie. »

Déstabilisée, la native de Sherbrooke s’est demandé si la même passion l’habitait encore. Elle a pris des notes quotidiennes sur ses états d’esprit. Elle a appelé Kasandra Bradette et Samuel Girard. Ils lui ont conseillé de suivre ses instincts, qui l’ont toujours bien servie.

Elle a décidé de couper son séjour en deux, songeant même à partir une journée plus tôt pour éviter une séance de relais mixte. Cette nouvelle épreuve olympique est sa grande crainte. La poussée d’un homme la force à aborder le virage à une vitesse folle.

Avant son départ, elle s’est confiée à l’entraîneur-chef néerlandais, Jeroen Otter. « Je lui ai dit que j’avais des choses à régler, que ce que j’avais vécu cette semaine m’avait vraiment chamboulée. »

Il lui a fait part d’une réflexion. Un enfant qui se fait raconter la même histoire chaque soir finit par s’endormir à la première page. « Il m’a dit que c’était le plus grand défi de chaque grand athlète : être stimulé de façon différente. Quand on fait toujours la même chose, ça devient redondant. On n’évolue pas. »

Boutin a eu besoin d’une semaine pour digérer son séjour néerlandais. Elle a pris congé d’entraînement, relu ses notes, réfléchi à la suite.

On dirait qu’avec mon nouveau rôle, j’avais peur d’être mise au défi, de ne plus être la meilleure. Je faisais le strict minimum pour toujours gagner, mais je ne me mettais jamais en danger.

Kim Boutin, patineuse de vitesse courte piste

L’athlète de 24 ans a travaillé sur ses faiblesses dans les virages à haute vitesse. Elle a accepté que ses collègues veuillent la battre. Qu’elles y arriveraient à l’occasion.

« J’ai tellement à retirer des jeunes en ce moment. Je n’avais pas le bon état d’esprit. Là, je m’entraîne avec Alyson [Charles]. La fille est allumée. Elle veut apprendre, se mettre au défi. C’est ce que ça me prend. Ces filles-là vont m’apporter énormément. Plus que moi, je vais leur apporter. »

Autre changement : Kim Boutin se joint dorénavant à l’équipe masculine pour les séances techniques sur glace. Les consignes du nouvel entraîneur Sébastien Cros sonnent frais à ses oreilles. « Les stimuli sont différents, je n’ai pas toujours l’impression de faire la même chose et de m’ennuyer. »

Avec Blackburn, les canaux de communication sont ouverts. « On fait souvent de nouveaux exercices, on amène beaucoup de créativité à l’entraînement. »

Après avoir remporté trois médailles aux derniers Mondiaux à Sofia, dont le bronze au classement général, Boutin vise la plus haute marche cette saison. Sans le dire trop fort. « Un entraînement à la fois, une compétition à la fois. » Elle est encore là, c’est un premier pas.

Prochaines compétitions : Coupes du monde de Salt Lake City (du 1er au 3 novembre) et de Montréal (du 8 au 10 novembre)

Retour en Corée

Les Championnats du monde se dérouleront à Séoul, du 13 au 15 mars. Si tout se passe comme prévu, Kim Boutin retournera donc en Corée du Sud pour la première fois depuis les Jeux olympiques de PyeongChang. Elle redoute cette visite au pays où elle a été la cible de menaces sur les réseaux sociaux, à la suite de la disqualification d’une patineuse locale. Encore aujourd’hui, elle reçoit occasionnellement des messages de haine. « Je l’appréhende beaucoup. Je ne sais pas encore comment je vais m’y préparer. C’est sûr et certain que c’est un sujet que je devrai aborder pour être prête. Parce que j’ai encore des séquelles par rapport à ça. »

« Faire face » aux JO

Boutin conserve peu de souvenirs de ses premiers JO. Même avant la tempête, elle avait volontairement bloqué toute forme de distractions, refusant d’entendre les attentes placées en elle. Au point de s’éloigner de sa famille. « J’ai vécu dans le déni tout le long des Jeux », constate la porte-drapeau de la cérémonie de clôture. « Je me protégeais beaucoup. Comme si je ne voulais vivre aucune émotion. Je retiens donc peu de choses de ces Jeux, de la façon dont je me suis sentie. C’est dommage, et je trouve ça dur. Mon défi sera de vivre les prochains Jeux différemment. De ne pas me cacher dans le déni comme je le faisais. Et d’y faire face. »