(Marseille) Vêtement ouvrier devenu symbole des femmes libres dans les « années folles » puis adopté par des vedettes comme Freddy Mercury, le débardeur, petit haut de coton sans manche, s’expose à Marseille, dans le sud-est de la France, où il se fabrique encore sur des machines historiques.

Isabelle WESSELINGH
Agence France-Presse

À l’origine, ce « vêtement du dessous » était un tricot de peau formé d’une seule pièce de coton tubulaire, absorbant bien la sueur grâce à sa maille tricotée, rappelle à l’AFP Colline Zellal, commissaire associée de l’exposition Vêtements modèles organisée jusqu’au 6 décembre au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) autour de cinq vêtements « iconiques » ayant traversé les époques et les modes.

Le bleu de travail, le kilt, l’espadrille, le jogging — lui aussi sous-vêtement à l’origine avant de conquérir les sportifs des universités anglaises de Cambridge et Oxford puis de devenir l’uniforme de la culture hip-hop — y côtoient le débardeur, soit avec des pièces originales de créateurs, soit à travers leurs représentations dans la culture populaire (musique, BD, cinéma, affiches, jeux vidéo).

Particulièrement adapté au travail physique, des usines aux grands ports maritimes comme celui de Marseille, le débardeur tire son nom de « débarder », l’action de décharger des marchandises à quai, explique Isabelle Crampes, commissaire de l’exposition, engagée dans une démarche de soutien aux savoir-faire textiles de par le monde.

Sur une grande toile du peintre Antoine Serra (1908-1995), exposée au Mucem, un docker vêtu d’un débardeur blanc manifeste à Marseille contre la guerre d’Indochine.

Dans la première moitié du XXe siècle, le débardeur incarne une certaine image — parfois très stéréotypée — de la virilité et du prolétaire. Loin de Marseille, c’est l’acteur américain Marlon Brando qui le porte déchiré dans Un tramway nommé désir (1951) pour son rôle de Stanley Kowalski, emblème d’une « virilité brutale ».

Mais le débardeur servira aussi « d’étendard à une nouvelle féminité » dans les « années folles » (1920-1930), rappelle Isabelle Crampes. Les « garçonnes », ces femmes aux cheveux coupés courts revendiquant leur indépendance, « se mettent à le porter même sans soutien-gorge, ce qui est d’une grande liberté pour une époque où on portait encore des corsets », souligne-t-elle.

L’exposition montre des tirages du photographe Jacques-Henri Lartigue immortalisant sa muse, la mannequin d’origine roumaine Renée Perle, en débardeur et élégant pantalon blancs sur la Côte d’Azur.

Plus tard, Freddy Mercury, chanteur du groupe Queen, en fait un de ses vêtements favoris. Porté au féminin comme au masculin, ce petit haut, parfois aussi surnommé marcel, est aujourd’hui un « basique » des garde-robes.

« Made in Marseille »

PHOTO CLEMENT MAHOUDEAU, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une entreprise familiale marseillaise, Sugar, continue de fabriquer le débardeur avec des métiers à tricoter des années 1950.

Une entreprise familiale marseillaise, Sugar, continue de le fabriquer avec des métiers à tricoter des années 1950. La rencontre de la fratrie Tokatlian — Jean-Richard, Anne-Marie et Rosemonde, enfants d’un tailleur et d’une maroquinière — avec le débardeur se fait au hasard d’une déambulation dans une rue marseillaise en 1980.

« Mon frère a trouvé un débardeur en coton blanc chez un grossiste. Il me l’a apporté et m’a dit “débrouille-toi, fais quelque chose avec ça”. Je l’ai porté chez un artisan teinturier et tout à coup dans les couleurs, les bleus, les verts, les roses, c’était magnifique ! », se souvient Anne-Marie Tissot (née Tokatlian), cofondatrice de Sugar.

La marque expose au salon du prêt-à-porter à Paris et « tout à coup il y a foule, on a le monde entier sur le stand pour le débardeur. Joseph à Londres (célèbre magasin de prêt-à-porter), des magasins de New York, c’était incroyable », se souvient-elle.

Aujourd’hui, dans l’atelier du quartier de La Rose, les métiers à tisser rachetés aux anciens équipementiers du port tricotent le fameux tube de coton en maille Richelieu.

Avec une vingtaine de salariés, Sugar fabrique artisanalement, en collaboration avec un teinturier basé en France et du coton cultivé en Europe, des centaines de débardeurs par mois avec la volonté de faire « une mode durable ».

Avec ce « made in France, nous sommes un peu le dernier des Mohicans » alors que tellement d’usines textiles ont été délocalisées en Asie et ailleurs, sourit Anne-Marie Tissot.