Bien que les consciences s’éveillent, l’industrie de la mode demeure la plus polluante après celle du pétrole. Dans son livre Pour une garde-robe responsable, Léonie Daignault-Leclerc, designer derrière la marque de mode durable Gaia & Dubos, prodigue ses conseils pour faire de meilleurs choix. Parce qu’elle croit fermement que « le futur de la planète passe aussi par le choix de nos vêtements ».

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Q. Vous avez commencé à vous intéresser à la mode durable lors de vos études, à une époque où l’on parlait encore peu de l’impact environnemental de notre garde-robe. Quel a été l’élément déclencheur de votre réflexion ?

R. C’est un coup de pelle que j’ai reçu au visage quand mon amie Victoria m’a dit : « C’est drôle, tu es full écolo. » Mais j’allais au H&M et chez Zara chaque mois et j’achetais des centaines de dollars de vêtements. Je lui ai dit : « C’est quoi le rapport ? La mode n’a pas d’impact environnemental. » Ça m’a beaucoup trotté dans la tête. Au bac [en commercialisation de la mode], mon premier travail de recherche portait sur la mode durable et sur les impacts environnementaux de l’industrie. Ce que j’ai trouvé m’a vraiment choquée. Puis, je suis allée à Toronto faire une maîtrise en mode. Mon mémoire portait sur comment créer une collection de vêtements entièrement écologique et éthique pour vraiment minimiser tous les impacts.

Q. La mode peut-elle être écoresponsable ? Il y a là un paradoxe, non ?

R. Comme n’importe quoi, il faut que tu fabriques quelque chose. Mais on a besoin de s’habiller. Peu importe les choix qu’on fait, c’est sûr qu’il va y avoir un impact. La meilleure solution pour sauver la planète, ce serait de peser sur « stop » : toute la production s’arrête et on s’habille dans les friperies. Mais ça va durer quoi, 10 ans ? Et après, les vêtements vont être brisés. Il faut continuer, mais il y a des façons de faire qui minimisent vraiment les impacts. Ce n’est pas une contradiction en soi, la mode durable.

Q. Les tissus, les conditions de travail, le transport, la qualité, le bien-être animal : il y a tellement de facteurs qui entrent en ligne de compte pour évaluer l’écoresponsabilité et l’éthique d’un vêtement, et tous ne sont pas toujours réunis. Que devrait-on privilégier ?

R. Le vêtement qui va avoir le plus faible impact environnemental est le vêtement qu’on va porter souvent et qui va durer longtemps. Le premier truc, c’est de porter les vêtements qu’on a déjà et de réduire sa consommation. Ensuite, quand vient le moment d’acheter un vêtement, il faut privilégier la qualité et les styles classiques qui nous vont bien. Tant mieux si c’est un tissu écologique. Coton traditionnel ou coton bio ? C’est mieux de choisir le coton bio. Fait en France ou au Bangladesh ? Fait en France.

Q. Plusieurs grandes marques se donnent une aura verte en utilisant du coton biologique ou un peu de tissu recyclé dans certains de leurs vêtements. Comment ne pas se faire berner comme consommateur ?

R. Il faut aller plus loin que ce que la marque dit et se pencher sur son modèle d’affaires. Si c’est de la fast fashion, c’est vraiment contradictoire. Le fondement même du fonctionnement de l’entreprise ne fonctionne pas. Elles produisent à outrance, dans des conditions pas éthiques, à l’autre bout du monde. Ce sont des vêtements de très mauvaise qualité. Peu importe qu’elles aient une petite ligne en coton bio, ce n’est pas ça qui fait la différence.

Q. Vous mentionnez que de 75 % à 80 % de l’impact environnemental d’un vêtement résulte de la façon dont on en prend soin. C’est énorme.

R. Les gens pensent souvent que le plus gros impact, c’est le transport. Mais l’entretien y est pour beaucoup. Il faut choisir des modes d’entretien plus écologiques, à l’eau froide, faire de grosses brassées, opter pour des détergents biodégradables, pas de sécheuse, le moins possible de nettoyage à sec.

Q. Et la fréquence ? Il y a là une barrière psychologique que plusieurs ne sont pas prêts à franchir.

R. Il y a des choses que tu n’as pas le choix de laver après une fois. Mais des jeans, un manteau, un veston ? Je les ai mis plusieurs fois avant de les laver ! Les jeans, on peut les mettre au congélateur pour tuer les bactéries qui causent l’odeur.

Q. Un des défis de la mode durable est son accessibilité, parce que si les prix font en sorte qu’elle ne rejoint que l’élite, son impact est limité. Les vêtements issus de la mode durable sont-ils condamnés à être coûteux ?

R. Oui, et c’est très important d’éduquer les consommateurs. Produire des vêtements qui sont écologiques et éthiques, c’est ça qui coûte cher. Payer les gens comme il faut, localement, ça fait toute la différence. Et il faut que l’entreprise puisse survivre. Ça coûte plus cher, mais c’est ça, le vrai prix des vêtements. Il faut réapprendre aux gens que ce n’est pas normal de payer un t-shirt le prix d’un café latte. Ça aide de penser au coût par utilisation [cost per wear] du vêtement et de calculer. Si tu décides d’acheter un t-shirt local qui te coûte 50 $ au lieu de 15 $, tu vas y faire plus attention. Il va durer plus longtemps. On ne peut pas essayer de viser les prix de la fast fashion, c’est impossible. Il y a quelqu’un qui paie au bout du compte.

Les propos de Léonie Daignault-Leclerc ont été édités en raison d’un espace limité.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Pour une garde-robe responsable, de Léonie Daignault-Leclerc, Les Éditions La Presse, 208 pages.