Dans leur cabinet et sur le terrain, ils voient passer des cas de tout poil. Des larmes, des rires, des complicités : les vétérinaires en ont long à raconter sur nos amis les bêtes, tout autant que sur les joies et les peines de leurs propriétaires. Cette semaine, une vétérinaire nous parle d’une adoption qui a révélé bien des surprises.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Même si elle n’a que trois pattes, Siffleux est plutôt bien tombée, puisque cette chatte a atterri entre celles d’un couple de vétérinaires. Heureusement, d’ailleurs, car elle recelait son lot d’imprévus qui auraient découragé plus d’un adoptant.

Remontons jusqu’en 2009, à l’école vétérinaire de Saint-Hyacinthe, où Agathe Bédard effectuait ses stages de dernière année. Voici qu’une jeune chatte adulte se trouve admise au refuge, souffrant d’une fracture ouverte à un tibia et présentant plusieurs plaies, conséquence probable d’un impact avec une automobile. Au cours de l’évaluation et des traitements préopératoires, la vétérinaire finissante tombe immédiatement sous le charme de l’infortuné félin, condamné à l’amputation.

« J’ai vu cette boule d’amour blanc et gris avec ses yeux verts et j’ai dit à mon mari, qui est aussi vétérinaire, que j’aimerais l’adopter, même si je suis allergique aux chats », se souvient la Dre Bédard, dont le souhait a rapidement été exaucé.

Elle a assisté à l’opération à titre d’anesthésiste puis, une fois débarrassée de sa patte meurtrie, Siffleux a clopiné tranquillement vers son nouveau foyer. Ce que sa nouvelle propriétaire ne savait pas, c’est qu’il s’agissait de la patte qui cachait la forêt.

Un chat-citron

Quelques semaines plus tard, les adoptants se sont aperçus que la chatte était pleine de surprises. Littéralement : elle était en gestation et attendait des chatons. Malheureusement, ceux-ci n’étaient pas viables, et il a fallu dans la foulée s’occuper de la stérilisation.

Six mois plus tard, elle s’est mise à développer des quintes de toux de façon dramatique, comme si elle voulait cracher des boules de poils. Mais il n’y avait pas de boules de poils. On a alors appris qu’elle était aussi asthmatique.

La Dre Agathe Bédard

Entre pompes impossibles à administrer et dosages de médicaments, trouver le traitement adéquat a requis plusieurs mois de patience. Aujourd’hui encore, Siffleux a besoin d’ingérer des pilules tous les deux jours.

Enfin, sa condition de trois-pattes-motrices requiert également une surveillance accrue et l’empêche de se promener à l’extérieur. « On l’appelle notre chat-citron, dit en riant Agathe Bédard. Derrière ce minois angélique se cachaient plein de surprises médicales. Il fallait un bon alignement des planètes pour que ce chat tombe entre les mains de deux vétérinaires. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Sachant qu’elle est en de bonnes mains, Siffleux se la coule douce.

En effet, quel meilleur logis pour Siffleux, où elle peut bénéficier de soins à domicile quotidiens, non pas par un, mais bien par deux professionnels ? Eh bien… la réalité n’est pas si simple, le couple d’adoptants s’autoqualifiant volontiers de « cordonniers mal chaussés ». La Dre Bédard étant pathologiste vétérinaire, investiguant sur des maladies à partir d’autopsies, d’organes ou de spécimens, et son mari travaillant également dans le domaine de la recherche, ils n’ont aucun équipement d’analyse à portée de main (par exemple pour des prises de sang ou pour sonder le rythme cardiaque) et doivent envoyer Siffleux se faire suivre… chez un autre vétérinaire !

Malgré toutes ces vicissitudes, la chatte aujourd’hui âgée d’une douzaine d’années jouit d’une santé stabilisée et apporte beaucoup de réconfort au sein de son foyer.

Plus à l’aise

Les vétérinaires ayant constamment le nez dans la fourrure des animaux des autres, ont-ils tendance eux aussi à adopter ? « Oui, c’est très courant, répond la Dre Bédard. On en connaît beaucoup qui ont adopté par l’entremise de leur pratique ou de l’école. Il y a une bonne synergie avec le refuge, et ils peuvent trouver des gens dans le personnel ou parmi les étudiants qui sont plus à l’aise d’adopter des animaux avec des conditions médicales. Nous, trois pattes, ça ne nous dérange pas, mais c’est encore regardé comme une curiosité, et tout le monde ne serait pas à l’aise d’adopter un animal comme ça. »

Nous avions en effet souligné, dans un précédent reportage, à quel point le placement d’animaux malades ou blessés peut s’avérer plus ardu.

> Lisez l’article « Adopter, malgré la maladie »

« C’est un peu particulier d’être un vétérinaire avec son animal. Des fois, on peut s’inquiéter un peu trop. Les vétérinaires qui adoptent des animaux comme ça s’attachent beaucoup à eux aussi », dit-elle.