On confie aujourd’hui ses photos à différents supports de stockage d’information. À un disque dur, un téléphone, une clé USB, un nuage quelconque. Mais la technologie fait parfois défaut, entraînant dans un trou noir les images du passé. C’est arrivé à notre journaliste. Voici sa quête pour les retrouver.

Publié le 7 août
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Vertige, inquiétude, empressement de trouver une solution. C’est ce que j’ai ressenti quand j’ai réalisé que mes photos de mai 2013 à mars 2014 avaient disparu. Mon fils est né le 1er mai 2013. C’est donc dire que j’avais perdu presque toutes les images de sa première année de vie.

Il y a des années, j’avais mis sur un (vieux) disque dur externe toutes mes photos et mes vidéos captées de 2006 à 2014. Quand j’ai reçu un nouvel ordinateur, j’ai voulu y copier le contenu du disque dur, mais l’ordinateur était incapable de le lire. J’ai pu récupérer la vaste majorité des photos sur un ancien portable, mais il me manquait cette période de dix mois, qui n’était sauvegardée que sur le disque dur en panne.

Un réparateur trouvé sur un site de petites annonces l’a analysé avec un logiciel. Son verdict ? Rien à faire. « Il semble que c’est corrompu. »

J’ai retrouvé ça et là quelques clichés de la période concernée, mais il me manquait tout de même des centaines et des centaines de photos, mais aussi des dizaines de vidéos. Les premiers sourires de fiston, son premier repas, ses premiers mots…

  • Le fils de notre journaliste quelques jours après sa naissance, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

    PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE HANDFIELD

    Le fils de notre journaliste quelques jours après sa naissance, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

  • Le fils de notre journaliste, à 2 mois, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

    PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE HANDFIELD

    Le fils de notre journaliste, à 2 mois, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

  • Le fils de notre journaliste, à 6 mois, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

    PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE HANDFIELD

    Le fils de notre journaliste, à 6 mois, sur l’une des quelques photos trouvées ailleurs

  • Les photos de l’Halloween 2013 ont été perdues, sauf celle-ci, récupérée sur un autre support

    PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE HANDFIELD

    Les photos de l’Halloween 2013 ont été perdues, sauf celle-ci, récupérée sur un autre support

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Un problème fréquent

Cette histoire de disque dur qui tombe en panne ne surprend pas du tout Imré Antal, président de l’entreprise de récupération de données Chronodisk, à Montréal. Quand un client cogne à sa porte, le plus clair du temps, c’est pour récupérer des photos et des vidéos de famille enregistrées sur un support qui ne fonctionne plus.

« Depuis une quinzaine d’années, les gens ont une telle capacité de prendre des photos en rafale avec leur téléphone cellulaire qu’ils n’en impriment plus du tout, dit l’informaticien de formation, anciennement journaliste pour des magazines informatiques techniques. Quand un disque dur tombe en panne, on perd 10, 15 ans de photos. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Notre journaliste montre son disque dur en panne à Imré Antal.

« Rarement dans l’humanité avons-nous fait confiance à une technologie que les gens connaissent si peu », ajoute Imré Antal, rencontré à sa boutique du Plateau-Mont-Royal. « Les gens s’étonnent que ça tombe en panne, alors que c’est très fragile, très miniaturisé. »

Lors de notre visite, un client, Luc Lefebvre, arrive avec sa vieille tour d’ordinateur sous le bras. Lorsqu’il a ouvert son ordinateur, il y a plusieurs années, un écran noir l’a accueilli. « Il y avait les photos des trois premières années de vie de mes enfants », explique-t-il à Imré Antal.

Lui non plus ne les avait pas sauvegardées ailleurs.

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Imré Antal retire le disque dur du boîtier.

Si Luc Lefebvre accueille la situation avec philosophie, d’autres clients arrivent désemparés, prêts à tout pour retrouver leurs souvenirs. Il y a une quinzaine d’années, les sociétés de récupération de données faisaient payer 400 $ simplement pour l’estimation, souligne Imré Antal, dont l’entreprise propose un devis gratuit et une grille tarifaire claire.

Tête de lecture

Je profite de cette visite à la boutique d’Imré Antal pour lui montrer mon disque dur en panne.

Pour les disques durs, les pannes peuvent être d’origine logicielle, électronique ou mécanique. Au bruit que fait le disque dur, Imré Antal soupçonne que la tête de lecture est en cause, un problème mécanique classique des disques durs, qui sont aussi allergiques aux microchocs, à l’humidité et à la chaleur.

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La tête de lecture ressemble à celle d’un tourne-disque.

Le disque dur n’est désormais plus reconnu par l’ordinateur. La première tentative de récupération de données, qui a duré plusieurs heures, a possiblement achevé la tête de lecture déjà affaiblie. Si la tête de lecture a abîmé la surface du plateau, les données qui sont en dessous seront irrémédiablement perdues. « Il n’y a aucune université dans le monde qui enseigne la récupération de données », dit Imré Antal.

L’informaticien ouvre le disque dur en « salle blanche » — un gros caisson qui souffle de l’air filtré pour éviter que la poussière ne vienne abîmer le disque dur. À l’intérieur, heureusement, le plateau semble en parfait état.

Comme il faudra commander une nouvelle tête de lecture, la changer et reprogrammer le micrologiciel, la panne est considérée comme sévère. Les chances de récupérer les données sont évaluées à 75 %. L’entreprise enverra un devis d’ici 48 heures.

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La salle blanche

Un pan de la vie

Valérie V. L’Épine sait exactement comment on se sent quand on perd des photos. Elle l’a vécu deux fois plutôt qu’une.

La première, c’était en 2015, après un cambriolage. On lui a dérobé son ordinateur et son disque dur externe, qui contenaient 10 ans de photos. Et au début de 2020, elle a échappé son portable par terre.

« Quand je pense à ça, j’ai l’impression qu’un pan de ma vie n’existe plus », laisse tomber Valérie, archiviste de métier.

Les disques durs internes ou externes ne sont pas les seuls supports à faire défaut. Parfois, ce sont les clés USB, les cartes mémoire amovibles des appareils photo, les disques SSD (une technologie différente de celle des disques durs) et — évidemment — les téléphones cellulaires.

Fannie Lemay conservait ses photos sur son téléphone. Et un jour — elle ne sait quand, pourquoi ni comment —, ses photos de mai et novembre 2016 ont disparu, tant sur son téléphone que sur le service de stockage Google Photos.

Cette période couvrait la petite enfance de son fils, mais aussi une étape charnière de sa vie : celle de son diagnostic de cancer du cerveau, de son opération et de sa convalescence. Fannie a appelé le service à la clientèle de Google, en vain.

« C’est peut-être une bénédiction, parce que ce sont des photos intenses, mais j’aurais aimé ça, les montrer à mon fils, plus tard, pour qu’il sache ce qui s’est passé. » La jeune femme fait aujourd’hui une copie des photos qu’elle ne veut absolument pas perdre sur son ordinateur et sur Google Drive.

Le photographe professionnel Richard Anber a pour sa part subi une panne de disque dur, il y a une quinzaine d’années. Il a été plus chanceux : il a pu récupérer son contenu moyennant des frais de plus de 1000 $.

Aujourd’hui, il fait des copies de ses photos professionnelles sur deux disques durs externes. « Et tous les quatre ans, je change le disque dur interne de mon ordinateur », dit Richard Anber, qui souligne qu’une simple surtension électrique peut générer une panne.

Imré Antal conseille à ses clients de changer de disque dur tous les trois ans… et d’investir dans un disque dur externe de qualité, avec un boîtier en aluminium. Pour plus de sûreté, on peut aussi avoir recours à la technologie infonuagique (le fameux cloud).

Un pensez-y-bien

Après 48 heures, je reçois le devis de Chronodisk.

Les pièces qu’il faut trouver et faire livrer, les manipulations en salle blanche, le savoir-faire : tout ça a un coût. Et dans mon cas, il serait de 1034 $. Si la récupération des données échoue, je n’aurai qu’à payer l’acompte de 138 $.

Est-ce que 10 mois de photos valent 1034 $ ? En attendant de prendre une décision (et que mon budget me le permette), je mets le disque dans une pochette avec une poignée de semoule pour absorber l’humidité, comme le suggère Imré Antal.

Jusqu’à nouvel ordre, c’est là (et dans ma tête) que je conserverai les souvenirs de la première année de la vie de mon fils.