Les théories irrationnelles (voire farfelues) des leaders conspirationnistes font sourire… mais leurs attaques contre les institutions démocratiques, elles, ne sont pas à prendre à la légère. C’est ce qui ressort du livre Faire ses recherches – Cartographie de la pensée conspi du journaliste d’enquête Tristan Péloquin. Entrevue avec l’auteur.

Publié le 12 mars
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Tristan Péloquin enquête sur le mouvement complotiste québécois depuis le début de la pandémie. Les journalistes le savent : ce beat est digne d’un sport extrême.

En deux ans, Tristan a reçu une mise en demeure lui réclamant 2 millions de dollars. Il a vu son numéro de téléphone personnel publié sur Facebook pour lui nuire. Un internaute a insinué qu’il mériterait qu’on pose une bombe dans sa voiture. Et c’est sans compter les innombrables insultes en ligne dont il fait l’objet…

Mais non, ça ne lui passe pas par la tête de jeter l’éponge.

« Quand quelqu’un m’attaque personnellement, en m’insultant ou en me menaçant de représailles parce que j’ai écrit sur lui, ça ne me décourage pas, résume Tristan Péloquin, attablé dans un café montréalais. Au contraire, ça me motive à continuer d’écrire. »

Tristan Péloquin a même écrit un livre, donc, qui paraîtra mardi. À travers les parcours (souvent cahoteux) de personnages de la complosphère québécoise qui ont fait l’actualité, le journaliste explique comment la pensée conspirationniste tisse sa toile sur les réseaux sociaux, témoignages d’experts à l’appui.

Le journaliste conduit les lecteurs dans l’univers d’Alexis Cossette-Trudel, apôtre de la mouvance conspirationniste QAnon, et dans celui de l’ex-comptable Stéphane Blais, qui a qualifié la pandémie de « coup d’État international ». Il raconte aussi les déboires de Mario Roy, ce plaideur quérulent qui voulait faire arrêter des politiciens, et ceux du « policier du peuple », Maxime Ouimet, entre autres.

« C’est une roue qui tourne », souligne Tristan Péloquin à propos des figures complotistes en vue sur les réseaux sociaux.

Ce qui s’est passé à Ottawa, ce sont essentiellement les mêmes gens, mais du Canada anglais. Ce sont les mêmes patterns qui reviennent.

Tristan Péloquin

Les personnages apparaissent tout d’un coup, rejoignent rapidement des dizaines de milliers de personnes avec leurs vidéos, font souvent un coup d’éclat médiatique, puis disparaissent du radar, parfois subitement. Certains sont issus des mouvements d’extrême droite ou de la droite identitaire, d’autres de la pseudoscience ou du monde pseudojuridique, et d’autres encore du religieux.

« Quand on se met à fouiller un peu, on réalise que ces gens ont eu des affrontements avec les autorités ou avec les institutions démocratiques bien avant, souligne-t-il. Ils s’étaient déjà accroché les pieds contre le système avant de jouer le tout pour le tout. »

La puissance de l’internet

Comme journaliste, pourquoi leur donner de l’attention, de l’importance ?

« Les lecteurs me posent beaucoup cette question, convient Tristan Péloquin. Au début, même, ça les dégoûtait que je leur donne de l’attention. Mais je pense que plus ça avance, plus ils comprennent la gravité du phénomène et l’importance d’y mettre les projecteurs. Si on fait semblant qu’ils n’existent pas, ils continuent à croître, mais dans l’ombre. »

La pensée conspirationniste n’est pas anodine, insiste le journaliste, qui donne en exemple l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump galvanisés par une vague de désinformation haineuse sur Facebook. Aux États-Unis, les théories du complot ont même gagné une partie de la classe politique.

Tristan Péloquin s’intéresse à une histoire et la publie lorsque les leaders conspirationnistes affrontent une institution démocratique, comme les tribunaux, les écoles. « Ce qui vient me chercher, ce n’est pas leur non-respect des mesures sanitaires : c’est lorsque ces gens prétendent parler au nom du peuple en disant que c’est eux qui représentent la vérité », résume Tristan Péloquin.

Selon lui, ces mouvements n’existeraient pas sans un outil en particulier : les vidéos en direct sur les réseaux sociaux. Des milliers d’internautes se rassemblent pour écouter les leaders conspirationnistes leur parler pendant 45 minutes à coup de faussetés ou de demi-vérités. Leur auditoire (qui n’a généralement pas une connaissance approfondie de la politique et de la science) vient briser la solitude, mais aussi exprimer sa colère en commentant les vidéos en direct.

« L’internet est un outil de propagation tellement puissant », résume Tristan Péloquin, qui se désole que ni les politiciens, ni les tribunaux, ni les réseaux sociaux ne fassent grand-chose pour contrer le déploiement de la pensée conspirationniste.

Les réseaux sociaux ont des standards de communauté et les enfreindre peut mener à des actions (Alexis Cossette-Trudel, par exemple, a été banni de Facebook pour une référence à QAnon et de YouTube pour désinformation médicale entourant la COVID-19). Or, cette gestion se fait sans aucune transparence de leur part, déplore Tristan Péloquin.

« C’est un des seuls bouts dans mon livre où j’avais le goût de faire de l’opinion, dit-il. Ça n’a pas de bon sens ! Ce n’est pas normal que ce soit juste eux qui contrôlent qui a le droit de diffuser sur leur plate-forme, juste eux qui mettent des freins, c’est juste eux qui savent comment ça marche. C’est une boîte noire. Pourtant, c’est là que se joue notre démocratie. »

En librairie le 15 mars

Faire ses recherches – Cartographie de la pensée conspi

Faire ses recherches – Cartographie de la pensée conspi

Québec Amérique

200 pages