On a vu certains dirigeants du mouvement étudiant embrasser une carrière politique. Puis des jeunes marcher par milliers dans les rues pour dénoncer l’inaction climatique. Le printemps érable, né d’une opposition à la hausse des droits de scolarité, a-t-il été le moteur d’un engagement qui s’est poursuivi dans le temps ? Points de vue.

Publié le 20 février
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Benjamin Gingras le répète. En 2012, il était un « militant comme un autre ». Comme les dizaines, voire centaines de milliers de personnes qui marchaient dans les rues au plus fort de la grève étudiante. En juin de cette année-là, celui qui étudiait alors en psychologie a commencé à s’impliquer au sein de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), puis l’année suivante, il est devenu porte-parole de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ).

Aujourd’hui neuropsychologue, il est membre de la Commission nationale autochtone de Québec solidaire – il est issu de la communauté anishnabe de Timiskaming First Nation – et briguera l’investiture pour représenter le parti dans Abitibi-Est, aux prochaines élections.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Aujourd’hui militant de Québec solidaire et candidat à l’investiture en vue des prochaines élections, Benjamin Gingras estime que sans la grève étudiante de 2012, son engagement serait resté au stade de valeurs.

« [La grève étudiante de 2012] a été un moment pivot dans ma vie, affirme-t-il sans hésiter. Je pense qu’il y a toujours eu des valeurs qui étaient présentes chez moi, comme chez d’autres milliers de personnes, mais on n’avait pas le moteur ou l’occasion de traduire ces valeurs en action concrète. » « Ce que la grève étudiante a permis, à moi et à tellement d’autres personnes, c’est de réaliser que l’action collective change les choses », poursuit-il.

Je pense que le résultat le plus pérenne de la grève étudiante de 2012, c’est cette prise de conscience massive et carrément générationnelle.

Benjamin Gingras

Camille Robert, qui était co-porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) lors de la grève étudiante, croit elle aussi que le mouvement a politisé sa génération.

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« Cette école politique qu’a été la grève de 2012, les apprentissages, on continue à les porter dans différents mouvements », note Camille Robert, ancienne co-porte-parole de la CLASSE.

« Pour les gens qui étaient aux études en 2012, cette politisation, même si elle n’a pas nécessairement continué au sein du mouvement étudiant, s’est poursuivie de différentes façons », dit celle qui est aujourd’hui chargée de cours en histoire à l’UQAM et qui réalise un doctorat sur les grèves des travailleuses en éducation et en santé dans les années 1980.

Plusieurs des valeurs militantes que j’avais en 2012, je les portais aussi avant, mais il reste que cette grève-là a été une école politique pour moi, comme pour plusieurs des personnes avec qui j’ai milité.

Camille Robert

Chez Québec solidaire, on dit avoir gagné des membres après le printemps érable. Puis, un « raz-de-marée » s’est fait sentir en 2017 avec l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois, ex-leader étudiant. « Aujourd’hui, les jeunes de 2012 sont présents dans toutes les sphères du parti, de la militance terrain à la direction, remarque Camila Rodriguez-Cea, attachée de presse de Québec solidaire. Il n’y a pas eu de meilleure école de militance dans les dernières années au Québec. »

Un héritage difficile à mesurer

Difficile de savoir dans quelle proportion les jeunes du printemps érable, qui ont aujourd’hui pour la plupart entre 27 et 35 ans, ont poursuivi leur engagement une fois la grève terminée. « Il n’y a pas d’étude en bonne et due forme qui a été faite sur le sujet », déplore le sociologue de la jeunesse et professeur à l’Université de Montréal Jacques Hamel. « Ça a toujours été le vœu que j’ai fait, mais c’est resté un vœu pieux, de faire une étude pour voir ce que sont devenus les individus que j’ai interrogés il y a 10 ans. » Il souligne cependant que ceux qui ont embrassé une carrière militante représentent une minorité.

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Jacques Hamel, sociologue de la jeunesse et professeur à l’Université de Montréal

On ne note pas non plus une hausse de l’engagement politique chez les jeunes en analysant les taux de participation des 18-34 ans aux élections qui ont suivi le printemps érable. Bien que le taux de participation chez ce groupe d’âge ait augmenté d’environ 25 % au scrutin provincial de septembre 2012 par rapport à celui de 2008, cette hausse marquait plutôt un retour aux taux observés précédemment, 2008 ayant été qualifiée d’« anomalie ». Depuis, le vote des jeunes ne cesse de dégringoler (53,41 % chez les moins de 35 ans aux élections provinciales de 2018).

Consultez le sondage Ipsos-La Presse mené en 2018 sur les jeunes québécois et la politique

Or, il ne faut pas voir dans cette désertion des urnes un désengagement. « Ça ne veut pas dire que les jeunes s’impliquent moins politiquement parce qu’ils votent moins », note Éric Montigny, professeur au département de science politique de l’Université Laval et directeur scientifique de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires.

Ça peut juste être fait différemment, comme manifester ou exprimer son opinion sur les médias sociaux. Il y a d’autres formes d’engagement que celui, traditionnel, dans les partis politiques.

Éric Montigny, professeur au département de science politique de l’Université Laval

Élargir l’engagement

« Au fond, c’est quoi, l’engagement ? », demande Elsa Mondésir Villefort, directrice générale de Citoyenneté Jeunesse, un organisme qui s’est donné pour mission d’amplifier la voix des jeunes de moins de 35 ans.

Élève au cégep du Vieux Montréal en 2012, elle ne se reconnaissait pas dans les leaders du mouvement étudiant et peinait à comprendre les rouages de la démocratie étudiante. « Ça m’a pris du temps avant de me reconnaître comme une femme engagée, dit-elle. Toute ma jeunesse, j’étais engagée dans une église, je faisais des activités avec des jeunes et je pensais : ce n’est pas de l’engagement. […] Si on élargissait notre vision de l’engagement, on permettrait à plus de jeunes de se reconnaître et on se rendrait compte qu’il y a encore plus de jeunes qui s’engagent. »

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Elsa Mondésir Villefort est directrice générale de Citoyenneté Jeunesse, un organisme dirigé par des jeunes pour amplifier la voix des jeunes et leur offrir de la formation.

Du formel, beaucoup sont passés à l’informel. « Depuis ce qui s’est passé en 2012, il y a la même ferveur chez les jeunes, il y a le même désir de transformer le monde, mais je pense que les milieux et les espaces sont différents », estime Elsa Mondésir Villefort. Plusieurs se tournent vers les réseaux sociaux, les balados ou mettent sur pied leurs propres évènements, illustre-t-elle.

Je suis vraiment convaincue que l’engagement est aussi fort, mais peut-être qu’il n’est pas aussi rassemblé, dans le sens où, en 2012, tout le monde était tourné vers l’éducation et maintenant, il y a beaucoup de cellules.

Elsa Mondésir Villefort

Lorsque le militantisme passe par des mentions j’aime et des gazouillis, les chances de butiner d’une cause à l’autre sont plus grandes. Un engagement que Jacques Hamel et Éric Montigny qualifient d’ailleurs « d’à la carte ». Si une hausse des droits de scolarité était annoncée aujourd’hui, verrait-on les jeunes descendre dans la rue ? Jacques Hamel ne le croit pas. Selon lui, les étudiants du printemps érable n’ont pas su transmettre leurs idéaux à leurs successeurs. Alors qu’en 2012, les étudiants réclamaient aussi la démocratisation de l’enseignement supérieur et la fin de la marchandisation du savoir, « aujourd’hui, dit-il, les étudiants qui sont actuellement dans les murs de l’université, ce sont des jeunes qui veulent en avoir pour leur argent ».

Quant à Éric Montigny, il ne saurait dire si une nouvelle menace de hausse des droits de scolarité conduirait les étudiants dans la rue. « La jeunesse n’est pas un bloc monolithique, surtout pas la génération Z. C’est une génération qui est à la carte sans carte [de membre d’un parti], mais aussi au point de vue idéologique », affirme celui qui a coécrit l’essai La révolution Z avec François Cardinal, paru en 2019. « Il y a des jeunes à droite comme il y a des jeunes à gauche et des jeunes au centre. »

Un clivage qui était d’ailleurs observé en 2012, mais qui est devenu plus marqué par la suite. Cette génération a été socialisée politiquement avec d’autres enjeux que ceux de l’indépendance. En ce sens, le printemps érable aura été marquant.

26 %

Proportion des jeunes de 18 à 25 ansqui, en 2018, ont nommé la crise étudiante de 2012 comme la première fois où ils se sont intéressés à un enjeu politique. Les changements climatiques arrivent au deuxième rang (18 %).

35 %

Proportion des jeunes de 18 à 25 ans qui, en 2018, ont dit s’être impliqués politiquement en commentant des enjeux politiques sur les réseaux sociaux, alors que 14 % ont milité dans un parti politique.

Source : Sondage Ipsos réalisé sur le web pour La Presse et la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval auprès de 510 Québécois de 18 à 25 ans, du 31 août au 6 septembre 201

Dans la rue, de 4 ans à 20 ans

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Manifestation « des casseroles » à l’angle des rues Saint-Denis et Jarry, dans le quartier Villeray à Montréal, le 24 mai 2012

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Il n’y a pas que les étudiants qui ont marché au printemps 2012. Des familles sont aussi sorties dans la rue. Dix ans plus tard, des adolescents et de jeunes adultes se rappellent ces soirées mouvementées qui ont résonné dans toutes les couches de la société.

Cleo Scott-Thompson

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

Cleo Scott-Thompson

Âge lors du printemps érable : 4 ans

« Ce dont je me rappelle, c’est surtout les soirs où on allait dans la rue et qu’on frappait sur des pots. La plupart du voisinage sortait sur le balcon ou dans la rue, dit Cleo Scott-Thompson, aujourd’hui âgée de 14 ans. Pour moi, c’était surtout excitant. Je voyais tout le voisinage et je pouvais faire beaucoup de bruit avec mes amis. En même temps, je comprenais que ce n’était pas juste pour faire du bruit. Je savais qu’il y avait une raison, que ça avait rapport avec les étudiants qui manifestaient. » Cleo trouve important de manifester et est retournée marcher, au début du secondaire, pour l’environnement. « J’aime ça faire quelque chose par rapport à ce en quoi je crois. »

Félix Bélisle-Dockrill

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Félix Bélisle-Dockrill

Âge lors du printemps érable : 17 ans

Félix Bélisle-Dockrill était en deuxième session de cégep à Maisonneuve. « Je me suis beaucoup engagé et rapidement », dit Félix, 27 ans aujourd’hui. Il a participé à des manifestations, mais aussi à des opérations comme des sit-in ou le blocage du Vieux-Port. Toujours de manière pacifique, précise-t-il. « J’avais le sentiment que le gouvernement en place était corrompu et qu’il avait mis en place ces changements-là, qui ont causé la révolte des étudiants, pour détourner l’attention. » L’arrivée du mouvement des casseroles, en mai, lui a donné le sentiment de ne pas être seul dans ce combat. « On s’est rendu compte à ce moment-là que c’était un mouvement de société. Ça mettait une forme de pression sur le gouvernement. »

Noémie Bérard-Timon

  • Noémie Bérard-Timon

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    Noémie Bérard-Timon

  • Élève au cégep lors des manifestations de 2012, Noémie Bérard-Timon a participé à plusieurs évènements.

    PHOTO FOURNIE PAR NOÉMIE BÉRARD-TIMON

    Élève au cégep lors des manifestations de 2012, Noémie Bérard-Timon a participé à plusieurs évènements.

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Âge lors du printemps érable : 17 ans

« Ç’a été un moment extrêmement intense, j’ai fait beaucoup de mobilisation. Ç’a été marquant dans mon parcours personnel : j’ai fini par faire une maîtrise en sciences politiques et maintenant, je travaille pour un parti, Québec solidaire », précise la jeune femme de 27 ans. Dix ans plus tard, elle trouve que ce mouvement social a eu des impacts concrets, notamment un changement de gouvernement l’automne suivant. « Le cœur de la manifestation, pour moi, c’étaient les fanfares. Je courais ou ralentissais dans les manifs pour rester avec les musiciens. Mais de la confrontation, j’en ai vu. Du gaz lacrymogène, j’en ai reçu. C’est une expérience qu’on n’oublie pas. » Noémie garde un souvenir ému du moment où des avocats et des notaires ont aussi dénoncé la loi spéciale. « Je n’ai même pas de mots pour dire cette émotion-là, avoue-t-elle. Se faire appuyer par des professionnels de la loi, j’ai trouvé ça extrêmement validant. »

Guillaume Royer

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Guillaume Royer

Âge lors du printemps érable : 20 ans

« Les manifestations auxquelles j’ai le plus participé, c’est au mois de mai, quand la grève commençait à s’enliser et que ça devenait plus intense. Il y avait des grosses manifs tous les soirs, parfois deux par soir. J’y allais peut-être trois fois par semaine, à une seule ou aux deux. » Il a vu beaucoup d’étudiants pacifiques se faire arrêter brutalement par la police et a reçu du gaz lacrymogène. Il a même été arrêté de manière « totalement arbitraire », dit-il, alors qu’il marchait en marge de l’action, que ses amis et lui prenaient soin d’éviter. « Je trouve que c’était une belle époque. Il y avait une belle motivation, les gens, dans mon cercle en tout cas, réfléchissaient à comment améliorer la société. Le côté amer vient un peu après. Il n’y a pas tant de choses qui ont changé, finalement. L’éducation occupe la même place dans la société, c’est-à-dire un rôle d’arrière-plan. »

Frédérique Gauthier

  • Frédérique Gauthier

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    Frédérique Gauthier

  • Frédérique Gauthier, 7 ans au moment du printemps érable, a fait plusieurs pancartes pour participer aux manifestations avec sa mère.

    PHOTO FOURNIE PAR FRÉDÉRIQUE GAUTHIER

    Frédérique Gauthier, 7 ans au moment du printemps érable, a fait plusieurs pancartes pour participer aux manifestations avec sa mère.

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Âge lors du printemps érable : 7 ans

« J’ai manifesté surtout avec ma maman, parce qu’elle était touchée par la situation, comme elle est prof d’université. Il y avait souvent des manifestations de casseroles pas loin de chez nous et je me souviens d’être allée plusieurs fois. On est allées à de plus grosses manifestations aussi. J’aimais beaucoup ça. J’étais toute petite, j’étais dans une grosse foule et je me sentais vraiment puissante ! Vers la fin, je trouvais ça long, mais je chantais les slogans à tue-tête », raconte Frédérique, qui a 17 ans maintenant. Elle trouve toujours important de faire entendre sa voix pour les causes qui lui tiennent à cœur – l’accès à l’éducation, l’environnement et l’égalité.

Romain Ruhlmann

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Romain Ruhlmann

Âge lors du printemps érable : 17 ans

Romain, 27 ans aujourd’hui, était au cégep au collège Jean-de-Brébeuf et a tenté de mobiliser les gens de son école au début du mouvement. « Ça n’a pas marché », laisse-t-il tomber. Il s’est tout de même engagé et, après avoir participé à la manifestation du 22 mars 2012, a mené quelques actions de perturbation. « Je trouvais que ce n’était pas une bonne idée de présenter l’éducation comme une marchandise, comme un contrat à signer pour avoir un meilleur job après. L’éducation devrait être un droit, on devrait avoir la liberté d’apprendre ce qu’on veut, insiste-t-il. L’éducation n’est pas un produit. »

Marie-Joëlle Gariépy

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Marie-Joëlle Gariépy

Âge lors du printemps érable : 10 ans

« Je me rappelle surtout qu’on entendait les bruits des casseroles et qu’on sortait avec ma mère et ma sœur pour marcher, dit l’étudiante de presque 20 ans. J’avais du fun, je trouvais ça impressionnant. » Sa sœur était au secondaire dans une école qui a aussi fait la grève et ça l’a aussi beaucoup marquée. « Je savais que c’était contre la hausse des frais de scolarité. Je savais qu’on manifestait pour quelque chose de bien. Ça n’avait pas de sens dans ma tête que des gens veuillent augmenter les coûts de l’école, je savais que c’était le parti de Jean Charest et que ses idées ne nous rejoignaient pas beaucoup dans notre famille. »

Nicolas Gemme

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Nicolas Gemme

Âge lors du printemps érable : 7 ans

« J’y suis allé deux fois, je pense, pas très loin de chez moi. On ne me disait pas trop c’était pourquoi, à part qu’on tapait sur des casseroles pour revendiquer nos droits. Et je tapais sur des casseroles, j’aimais ça. Je me sentais bien parce qu’il y avait beaucoup de gens qui étaient comme moi, qui criaient et qui faisaient du bruit. C’était joyeux pour un gars de 7 ans. » Nicolas, aujourd’hui âgé de 17 ans, n’a pas beaucoup manifesté par la suite. « Cette année, j’ai pensé à aller à la parade gaie, mais je ne pouvais pas parce que je travaillais », dit le jeune homme, qui participerait à des manifestations « pour l’avenir, qui ont rapport avec les êtres humains et la liberté de tous ».