L’illustration d’un bébé dans le ventre de sa mère, tous deux à la peau noire, a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux récemment : elle démontre à quel point la diversité culturelle est peu représentée dans l’univers de l’illustration médicale. Et qu’il est temps que ça change.

Publié le 18 février
Maude Goyer
Maude Goyer Collaboration spéciale

Depuis six ans, Marlee Gauthier a croisé bien des illustrations de grossesse et d’accouchement, dans les livres, les sites internet, le cabinet de son médecin... Et pourtant, cette mère de deux enfants de 5 et 3 ans, enceinte de jumeaux, n’avait jamais vu une illustration qui la représentait.

« Quand j’ai vu cette image, ça m’a beaucoup touchée, confie cette chirurgienne-dentiste d’origine haïtienne. Elle m’a révélé que j’avais toujours tenu pour acquis qu’on me montrait des bébés caucasiens et que j’étais habituée à ne pas me voir... trop habituée ! »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Marlee Gauthier

Cadleen Désir, fondatrice de Déclic, un organisme qui offre des services en intervention éducative pour les enfants, et mère de trois garçons de 14, 11 et 8 ans, a eu la même réaction. « Ça m’a émue, dit la femme d’affaires aux racines haïtiennes. Je n’avais jamais vu cela ! Tout au long de mes grossesses, j’avais de petites images sur mon frigo pour voir comment mon bébé se développait dans mon ventre, au fil des semaines. Mais il y a toujours eu un écart entre ce que moi, je m’imaginais, et ce qui se passait en moi... »

Selon elle, cet écart s’explique par le manque de diversité dans la représentation des grossesses. « Cette image fait du bien. Elle permet de se transposer et d’imaginer notre bébé. » L’illustration a été publiée par Chidiebere Ibe, un jeune Nigérian qui étudie en médecine et qui promeut l’inclusion dans les illustrations médicales. Il a ainsi modifié une image d'ailleurs conçue à Montréal par Les Éditions Québec Amérique, que l'on retrouve notamment dans le logiciel en ligne Le corps humain virtuel. M. Ibe l'a ensuite publiée sur son compte Instagram et elle a fait l’objet de nombreux reportages depuis.

Consultez le compte Instagram de Chidiebere Ibe

La gynécologue-obstétricienne Anne-Maude Morency confirme que cette image est belle... et rare. « On est dans une ère où on parle de l’importance de l’inclusion, de la représentativité de tous les groupes ethniques, explique la médecin. Et pourtant, ce type d’images n’est pas commun. On n’a peu ou pas accès à ce genre d’illustrations pour nos communications, ou encore pour afficher dans nos bureaux. »

Elle apporte un bémol quant à la « véracité » de l’image : la pigmentation d’un bébé à naître n’est jamais aussi bien définie, précise-t-elle.

« À la naissance, le bébé n’a pas sa coloration finale, qu’il soit prématuré ou à terme », indique la Dre Morency, qui pratique au Centre universitaire de santé McGill.

Chaque bébé est différent et sa couleur à la naissance varie selon l’ethnicité des parents, s’il a une jaunisse, de l’anémie...

La Dre Anne-Maude Morency, gynécologue-obstétricienne

Elle ajoute que, règle générale, un bébé aura plutôt une teinte rougeâtre-mauve, avec une peau translucide dans le cas des prématurés. « Un bébé noir, à terme, n’a pas la peau foncée comme l’illustre l’image. C’est la mélanine qui détermine la couleur de la peau et cela va progresser dans le temps. »

Bien qu’elles soient représentées dans les images médicales, et peuvent donc s’identifier à ce qu’on leur présente, les mères à la peau blanche sont elles aussi « bernées », en quelque sorte : leurs bébés ne naîtront pas avec une peau immaculée, comme on le voit dans les livres...

Une symbolique forte

Selon Michel Rouleau, illustrateur scientifique et designer industriel, il y a un grand manque de sensibilisation, et une certaine ignorance, entourant l’importance de la représentation dans le monde de l’illustration. « Il faut illustrer des gens de différentes ethnies, des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes, des personnes en situation de handicap », dit-il.

Et si les auteurs, les recherchistes ou les éditeurs n’y pensent pas, un illustrateur devrait avoir le réflexe de suggérer une meilleure représentation de la diversité, croit-il. « Les gens doivent se sentir interpellés et ne pas être mis de côté. Par ailleurs, une illustration, c’est l’art de suggérer, on interprète ce qu’on voit comme on veut. »

En ce sens, le fait que l’image du bébé noir dans le ventre de sa mère ne soit pas collée à la réalité n’est pas vraiment important, avance-t-il. « C’est un schéma d’une coupe anatomique, on comprend tout de suite et... la symbolique est là. »

Et la symbolique est forte : elle peut aider les parents à se préparer à l’accouchement. « Cela permet aux parents de visualiser l’enfant à venir et, en ce sens, ce type d’illustration fait appel à l’identité, à l’attachement », souligne la Dre Anne-Maude Morency.

Un plafond de verre brisé

La psychologue Lory Zéphyr applaudit l’arrivée d’images médicales plus variées et diverses. « C’est un plafond de verre qui est défoncé, dit-elle. Cette image nous révèle que nous avons un biais inconscient : collectivement, nous sommes habitués à voir des images de gens à la peau blanche, aux corps blancs. C’est un rappel qu’il faut faire attention. »

PHOTO FOURNIE PAR LORY ZÉPHYR

Lory Zéphyr est psychologue et auteure.

Elle ajoute que bien des membres de communautés ethniques, elle pense à la communauté noire ou autochtone, par exemple, sont méfiants face au système médical ; être mieux représenté pourrait être un pas vers un meilleur dialogue.

« La relation médecin-patient pourrait bénéficier de cette ouverture, dit-elle. Le patient se sentira plus à l’aise, va poser plus de questions, se sentira moins jugé, moins infantilisé, plus écouté... Et au bout du compte, on va tous réaliser à quel point il y a un manque de représentation de la diversité, en général, dans la société. »