On se voit entre amis ou pas ? On va au resto ou on attend ? Ces décisions ont longtemps été tributaires des mesures sanitaires. Mais dans l’avenir, c’est une évidence : elles reviendront de plus en plus aux individus. La tolérance au risque de contracter la COVID-19 varie énormément d’une personne à l’autre. Et elle évolue.

Publié le 6 février
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Quand elles emmènent leurs enfants respectifs jouer au parc, Gabrielle Caron et Michèle Dorion – deux bonnes amies – sont le même genre de mamans. Vous ne les verrez jamais grimper dans les modules pour les surveiller. Elles les laissent jouer.

Mais pour la COVID-19, les deux Montréalaises ont vite constaté qu’elles n’avaient pas la même tolérance au risque.

Toutes deux suivent les mesures sanitaires et toutes deux sont vaccinées. Là n’est pas la question. « Ce sur quoi on diffère, c’est la rapidité à laisser tomber les dernières contraintes. Moi, j’ai toujours trois pas de recul, confie Gabrielle. Michèle est plus rapide. »

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Michèle Dorion et Gabrielle Caron

D’ailleurs, mercredi dernier, Michèle a passé une superbe soirée au restaurant avec une amie, sans ressentir la moindre inquiétude. Que du plaisir. « Ça m’a fait l’effet d’une bouffée de fraîcheur », résume-t-elle.

Michèle peut être anxieuse pour certaines choses, mais la crainte de contracter la COVID-19 ne l’a jamais habitée. C’est un peu sa vie, être entourée : l’enseignante en arts dramatiques côtoie quelque 350 élèves. « Ce qui m’affecte le plus de la pandémie, c’est le côté sociable, dit-elle. J’ai besoin de socialiser. »

Gabrielle Caron, humoriste, est plus casanière. Elle n’a pas peur de la COVID-19, mais elle n’a pas le goût de la contracter. Dans son entourage, il y a des gens plus anxieux et des travailleurs de la santé. Elle veut aussi protéger sa mère, qu’elle voit souvent.

Quand elle fait un spectacle, elle s’assure auprès de sa gérante que les règles sanitaires seront respectées (elle n’a eu aucun problème à ce jour). « Avec des enfants, je me vois mal passer deux semaines en confinement ou tousser jusqu’à la fin des temps », résume-t-elle.

Avant Noël, Gabrielle est retournée au restaurant, au cinéma, « même au Carrefour Laval », précise-t-elle en riant. « Mais je suis plus lente. Je préfère que les autres y aillent avant moi. »

À son laboratoire de l’Université McGill, le professeur adjoint Ross Otto s’intéresse à la façon dont les gens prennent des décisions. La prise de décision, dit-il, est grandement influencée par notre façon de composer avec l’incertitude. Et la propension à prendre des risques varie énormément d’une personne à l’autre.

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Ross Otto, professeur adjoint à l’Université McGill

L’une des choses intéressantes qu’on a pu constater, avec la pandémie, c’est qu’il aurait été difficile de prévoir qui, parmi les gens qu’on connaît, serait effrayé au point d’avoir peur de quitter sa maison. Je pense que nous avons tous eu des surprises.

Ross Otto, professeur adjoint à l’Université McGill

D’autant plus que la tolérance au risque peut varier d’un domaine de notre vie à l’autre, dit-il. On peut par exemple adorer le parachute, mais investir son argent prudemment.

La crise de la COVID-19 a mis en lumière une « variabilité énorme » entre les individus, variabilité qui est plus perceptible lorsque les mesures sanitaires s’assouplissent, note Ross Otto. Si on se fie à la tendance mondiale, dans l’avenir, ce sont les individus qui décideront du risque qu’ils sont prêts à courir, estime le professeur.

« Ça deviendra, en quelque sorte, un trait individuel », prévoit-il.

Fossé grandissant

Des facteurs peuvent expliquer les différences en matière de tolérance au risque de la COVID-19, comme l’âge, l’état de santé, la situation sociale ou financière, et l’entourage.

N’empêche, des études montrent un fossé grandissant entre les menaces perçues – terroristes, pandémiques, etc. – et les dangers réels, souligne la Dre Cécile Rousseau, pédopsychiatre et professeure au département de psychiatrie à McGill. « La perception du risque n’a pas de relation directe avec le risque réel ou avec l’exposition au risque », résume-t-elle.

Elle donne l’exemple d’un projet de recherche sur lequel elle a travaillé pendant la première vague et qui a démontré que les travailleurs de la santé – plus exposés au virus – n’avaient pas une perception du risque plus aiguë que les autres. À l’opposé, la Dre Rousseau a rencontré beaucoup de gens très peu à risque mais enfermés chez eux, « convaincus que le virus allait les tuer ».

Parmi les gens les plus paniqués au début de la pandémie, un certain nombre ont adhéré à des théories complotistes par évitement, a pu constater la Dre Rousseau. D’autres sont restés dans cet état de crainte (« vous le sentez quand vous marchez dans la rue »).

Et, bien entendu, plusieurs se sont assouplis au fil des vagues.

Évolution dans le temps

La perception du risque évolue. Toby Wise, stagiaire postdoctoral en recherche au California Institute of Technology, a étudié la question auprès d’une cohorte d’Américains pendant les neuf premiers mois de la pandémie.

PHOTO FOURNIE PAR TOBY WISE

Toby Wise, stagiaire postdoctoral en recherche au California Institute of Technology

En mars 2020, les gens n’étaient pas du tout enclins à courir des risques, mais « en l’espace d’une couple de mois, ils étaient déjà beaucoup plus disposés à le faire, explique Toby Wise, joint à Londres. Sans être revenus tout à faire à la normale, ils étaient beaucoup plus enclins à voir un groupe de 10 personnes ». Le chercheur attribue ce changement à une diminution de l’incertitude à propos du virus.

Bien qu’on n’ait jamais retrouvé le niveau d’évitement de mars 2020, la tolérance au risque avait tendance à diminuer lorsque les cas augmentaient, indique le chercheur. L’engorgement des hôpitaux a aussi eu un effet dissuasif, note Toby Wise.

Entre stress et soulagement

Psychologiquement, est-ce une bonne chose de faire des choix en matière de risque ? Ça dépend pour qui, répond Ross Otto, de l’Université McGill. Certaines personnes n’ont pas envie de composer avec le stress de choisir et de vivre avec les conséquences de leurs choix, souligne-t-il.

Cela dit, les humains sont habitués à faire des choix en matière de risque et, en général, ils n’aiment pas trop se faire dire quoi faire, note Toby Wise. L’appui aux mesures sanitaires est d’ailleurs en baisse au Québec. Même constat au Royaume-Uni, où le premier ministre Boris Johnson, éclaboussé par des scandales de fêtes pendant les confinements, a levé les dernières mesures.

Si, au début de la pandémie, bon nombre préféraient s’en remettre à l’évaluation du risque des gouvernements, « à mesure qu’on devient plus confiant dans notre propre jugement du risque, on peut voir un décalage entre ce qu’on croit être un bon jugement du risque et ce que le gouvernement nous dit », explique Toby Wise.

Selon la Dre Cécile Rousseau, la question du risque associé à la COVID-19 demeure teintée de moralisation. Les différences de perception ont mené à des conflits au sein du système de santé, dit-elle, les uns accusant les autres de mettre tout le monde à risque, et les autres accusant les premiers de paralyser le système.

« Si on veut travailler ensemble et survivre à la pandémie, on devra développer une certaine tolérance envers ces différences de perception du risque et d’interprétation des mesures sanitaires », estime la Dre Rousseau. Elle cite l’idée « géniale » de ces entreprises américaines qui invitent leurs employés à porter un bracelet de couleur – vert, jaune ou rouge – pour signifier leur niveau de confort envers la proximité physique.

Gabrielle Caron et Michèle Dorion, pour leur part, se sont toujours respectées. Plus le temps passe, d’ailleurs, plus leur position se rejoignent, constate Gabrielle. « Ce n’est pas à moi de la convaincre de faire plus attention, ni à elle de me convaincre d’être plus lousse. On y va chacune à notre rythme. Et ça, c’est très cool », dit Gabrielle, que vous pourriez bien voir au restaurant bientôt.