(Saint-Herménégilde, Cantons-de-l’Est) Depuis le début de la pandémie, les dépanneurs s’avèrent plus que jamais un service essentiel. Ce sont des commerces de proximité qui « dépannent », mais ils agissent aussi comme un liant social. À la campagne, on voit même des municipalités sauver le dépanneur de leur village pour éviter de le voir fermer.

Publié le 30 janvier
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Certaines personnes diraient qu’il est situé au milieu de nulle part. Mais pour les 700 habitants du village, le dépanneur Chez Crête est le cœur de Saint-Herménégilde, et certainement un service essentiel.

En fait, c’est pratiquement le seul commerce de cette municipalité des Cantons-de-l’Est, située entre Coaticook et la frontière avec l’État du Vermont.

Quand les anciens propriétaires ont décidé de fermer boutique, il y a cinq ans, le dépanneur a été fermé pendant six mois.

Je pensais prendre ma retraite, mais je trouvais cela tellement triste que les gens doivent se rendre jusqu’à Coaticook pour aller chercher une pinte de lait. Je ne voulais pas qu’on devienne un village fantôme… Finalement, j’ai décidé de l’acheter !

Linda Bélanger Crête, propriétaire du dépanneur Chez Crête

Mme Crête avait travaillé pendant une bonne partie de sa vie dans le commerce au détail, notamment au Canadian Tire et au Tigre géant. « Je me suis acheté une retraite », dit-elle.

Disons que c’est une retraite active, car tout propriétaire de dépanneur ne compte pas ses heures. Heureusement, Mme Crête peut compter sur deux employés fiables : sa fille et son petit-fils. Son mari retraité – avec qui elle fêtera 40 ans d’union – est aussi souvent à ses côtés.

« L’été, nous avons beaucoup de touristes. Il faut absolument être deux », indique-t-elle.

Le dépanneur Chez Crête est ouvert sept jours sur sept. Sa cantine – ouverte de 11 h à 20 h 30 – est un passage obligé pour beaucoup d’habitués. Lors de notre visite, Mike, dont la mère a déjà possédé le dépanneur, est passé prendre une poutine. Il avait aussi envie de « placoter ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

On peut ressortir du dépanneur Chez Crête avec de la farine, une poutine ou des accessoires de chasse.

En plus de son casse-croûte, Mme Crête vend des accessoires pour la chasse. « Et je fais l’enregistrement de gros gibier », ajoute celle qui donne aussi des cours de sécurité dans le maniement des armes à feu à la salle municipale de Saint-Herménégilde.

« En campagne, tu ne peux pas être juste un dépanneur pour être rentable, souligne-t-elle. C’est pourquoi il y a beaucoup de dépanneurs qui ferment. »

Un service essentiel

Cela ne s’invente pas. Alors que Mme Crête vient de nous dire que plusieurs dépanneurs ferment, on apprend à la radio dans l’auto que le conseil municipal de Notre-Dame-de-Lourdes, dans les Bois-Francs, vient de décider par vote de se porter acquéreur du dépanneur du village.

« On a acheté le bâtiment, a précisé à La Presse le maire Jocelyn Bédard. On va confier la gestion du dépanneur à un organisme sans but lucratif. »

« Le dépanneur était là depuis 40 ans », souligne-t-il.

Quand ses propriétaires montréalais l’ont fermé, en novembre dernier, c’était inconcevable pour les 750 habitants du village qu’il n’y ait pas de relève.

« Faire 15 km pour une pinte de lait, c’est long quand le bébé pleure, illustre le maire. C’est important d’avoir un dépanneur dans notre village. Il y a beaucoup de jeunes familles qui s’installent. »

D’autres municipalités ont sauvé leur dépanneur avec un modèle similaire de coopérative, dont Notre-Dame-de-Ham, Sainte-Marie-de-Blandford et Aston-Jonction. À l’inverse, d’autres villages ont perdu leur seul commerce de proximité, dont Franquelin et Gallix, sur la Côte-Nord.

Un dépanneur, ça dépanne, mais c’est aussi un lieu important de rencontres. C’est important dans un village comme le nôtre.

Jocelyn Bédard, maire de Notre-Dame-de-Lourdes

De mère en fils

Au dépanneur Waterville, situé à 30 minutes en voiture de Saint-Herménégilde, le jeune propriétaire Kevin Tardif est soulagé de ne plus être le seul dépanneur de sa municipalité, qui compte plusieurs usines.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Kevin Tardif, 23 ans, est propriétaire du dépanneur Waterville.

En 2017, quand le Marché Morin a fermé, le dépanneur Waterville était le seul commerce du coin avec des denrées alimentaires. Depuis, une autre petite épicerie a ouvert ses portes. « Le village était trop gros pour avoir un seul dépanneur. »

À l’époque, c’est sa mère, Erin Smith, qui était propriétaire du dépanneur Waterville. Elle l’a vendu récemment à son fils, de retour dans les Cantons-de-l’Est après avoir joué au hockey en Ontario au niveau junior A.

J’aime vraiment ça. Surtout le service à la clientèle. Il y a toujours un problème à régler, donc chaque journée est différente.

Kevin Tardif, propriétaire du dépanneur Waterville

À notre arrivée, le grand jeune homme, qui n’a que 23 ans, charriait des sacs de frites alors qu’un livreur tapait du pied devant le petit restaurant du dépanneur, qui a de la pizza, de la poutine et des clubs sandwichs à son menu. « La poutine est connue des représentants qui passent dans le coin ! signale Kevin. Pour un petit restaurant comme ça, on a de la misère à fournir. Ça roule, c’est terrible ! »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le casse-croûte du dépanneur Waterville peine à répondre à la demande.

L’an dernier, Kevin et sa mère ont pris une grande décision : devenir franchisé avec Boni-Soir. « Cela allège certaines tâches, notamment pour les caisses et les prix. »

N’empêche, il faut être travaillant pour avoir un dépanneur. Surtout avec la pénurie de main-d’œuvre. Au dépanneur Waterville, il manque au moins cinq employés, si bien que Kevin travaille chaque jour.

« Combien d’heures par semaine ?

— Je ne compte pas ! De voir ma mère travailler fort a été un exemple pour moi », signale-t-il.

Pour l’anecdote, sa mère a déjà mis Kevin dehors quand il était ado !

« Je suis fière, dit-elle aujourd’hui. Le dépanneur était en vente depuis un an quand Kevin a décidé de l’acheter. C’était courageux, en pleine pandémie. Mais je me dis qu’il a commencé dans le pire et que cela ne pourra qu’aller mieux. »

Les dépanneurs et les Chinois

À Montréal comme partout dans la province, de nombreux dépanneurs sont la propriété de Québécois d’origine chinoise. En 2018, la cinéaste Isabelle de Blois a consacré le documentaire Les Chinois dépannent au phénomène.

Elle y expose le fait que beaucoup de propriétaires de dépanneurs d’origine chinoise ont des diplômes non reconnus et qu’ils ne parlent pas français. Avoir un dépanneur leur apporte des possibilités et une liberté. Or, cela exige de grosses semaines de travail. « Les immigrants, on vient ici pour travailler et pour gagner notre vie. Nous sommes prêts à ça », indique Dong Mei Guo, qui a quitté Montréal avec son mari pour acheter un dépanneur à Québec en 2004, car c’était trop cher dans le 514.

Ce changement de vie a tellement suscité l’intérêt de son entourage qu’elle a décidé de suivre la formation pour devenir courtière immobilière. Depuis, elle se spécialise dans la vente de dépanneurs hors Montréal auprès de Québécois d’origine chinoise. En 15 ans, elle a conclu des dizaines de ventes, de Drummondville à Chicoutimi en passant par Rivière-du-Loup.

Sa dernière transaction immobilière ? « Notariée le 19 janvier », indique-t-elle. « Quand je suis arrivée ici, je parlais zéro français. Aujourd’hui, je gagne ma vie en français », dit-elle fièrement.

Confidences de dépanneur

PHOTO FOURNIE PAR MARYSE GAGNON

Maryse Gagnon, copropriétaire du dépanneur Métabetchouan et blogueuse

Les humeurs d’un dépanneur, c’est le titre du blogue que tient sur Facebook Maryse Gagnon, copropriétaire du dépanneur Métabetchouan, situé au bord du lac Saint-Jean.

Le jour de Noël, le 25 décembre dernier, Maryse Gagnon a écrit :

« J’adore le fait que notre travail offre autant de proximité. […] J’adore pouvoir m’arrêter un peu plus longuement et ouvrir une brève discussion, parfois la seule de leur journée. […] J’adore arrêter mon regard dans celui de l’autre et transmettre un sourire compréhensif […]. Les restrictions de la COVID-19 ne nous ont pas enlevé ces privilèges, elles les ont accentués. »

Consultez la page Facebook Les humeurs d’un dépanneur

En plus de son blogue, Maryse Gagnon alimente régulièrement la page Facebook de son dépanneur, qu’elle et son conjoint ont acheté il y a 14 ans. Elle met en ligne des vidéos, notamment des chroniques sur la bière, des lancements de tirages et des présentations des plats du jour de son service de prêt-à-manger qui connaît un immense succès.

Maryse Gagnon est une grande amatrice de bières de microbrasserie. « C’est mon petit péché. Surtout la bière noire », précise-t-elle.

Consultez la page Facebook du dépanneur

Elle donne une belle vitrine aux microbrasseurs québécois depuis 14 ans, ce qui est devenu la marque de commerce de nombreux dépanneurs depuis.

Je le faisais car je suis passionnée, mais j’ai vu ma clientèle changer ses habitudes. […] Il y a tellement de bonnes bières qui se font partout au Québec.

Maryse Gagnon, copropriétaire du dépanneur Métabetchouan et blogueuse

Au cœur du village et dans celui des gens

Au sous-sol du dépanneur Métabetchouan, il y a une boutique avec des jouets, des articles de sport et des produits électroniques. « Mon but est de répondre aux besoins des clients. Tu n’as plus de cordes de guitare, fais pas un voyage à Alma et viens chez nous ! », lance Maryse Gagnon.

« J’ai plusieurs clients qui viennent plusieurs fois par jour. Pour certains, nous sommes les seuls de la journée avec qui ils ont une conversation. J’insiste beaucoup là-dessus avec les nouveaux employés : c’est important d’apprendre les noms des clients et de prendre le temps de jaser. »

Le dépanneur est un peu le nouveau perron de l’église.

Maryse Gagnon, copropriétaire du dépanneur Métabetchouan et blogueuse

Le dépanneur Métabetchouan est tout près du lac. « Nous sommes à deux minutes de la plage, en face de l’église. Il y a une résidence pour personnes âgées à quelques pas du dépanneur. Les résidants prennent une marche et viennent faire leurs petites commissions. Pendant le premier confinement, on a fait des livraisons spéciales. Des plats à des gens qui n’avaient pas de famille », raconte Maryse.

Dans la dernière année, Maryse Gagnon a vécu de nombreux deuils à la suite de la mort de clients fidèles. Elle a par ailleurs publié un texte intitulé « L’autobus du paradis ». « Quelques fois par année, l’autobus du paradis passe dans notre localité emportant avec lui plusieurs belles âmes. […] À chaque fois, ça me bouleverse », a-t-elle écrit.

Son ordinateur est toujours ouvert quand elle est au dépanneur. Elle écrit ses chroniques sous le coup de l’inspiration. Maryse Gagnon a Métabetchouan à cœur, et son dépanneur en est certainement au cœur. « Je suis née ici et je devrais mourir ici », dit-elle.

Lisez « Proprios de dépanneurs, nouvelle génération »