C’est parti d’un mot-clic ajouté à un gazouillis pour faire joli. Deux ans et cinq vagues de pandémie plus tard, alors que les problèmes de sommeil sont encore bien présents, le #club2à4 est devenu un espace virtuel où les insomniaques se parlent et s’amusent aussi, un peu.

Publié le 23 janvier
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Ce n’est pas un groupe de soutien ni une « ligne ouverte ». Lancé à la légère en mars 2020 par l’animatrice, productrice et « accro à Twitter » Marie-France Bazzo, #club2à4 est devenu un mot-clic autour duquel on gazouille entre oiseaux de nuit. « 2 à 4 » parce que de 2 h à 4 h du matin, cela correspond à sa période typique d’éveil. « J’ai une relation très conflictuelle au sommeil, explique Marie-France Bazzo. L’insomnie, j’en faisais avant, ce n’est pas né avec la pandémie. Mais c’était une insomnie neutre. Je n’étais pas déprimée. J’allais faire une petite brassée, je pouvais faire la cuisine, je pouvais ne rien faire, me promener sur Twitter. J’en suis venue à me dire que je dors comme ça. Je dors peu et je dors en deux cycles. »

Lorsqu’elle écrit ce mot-clic en mars 2020, elle réalise que son insomnie était devenue indissociable du caractère anxiogène du confinement.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La productrice et animatrice Marie-France Bazzo

C’est une anxiété de la pandémie. C’est limpide dans mon cas. C’est vraiment une insomnie autre.

Marie-France Bazzo, productrice et animatrice, à l’origine du mot-clic #club2à4

Puis les gens se sont mis à lui répondre. Des insomniaques de tous horizons qui, comme elle, traînaient leurs inquiétudes et leurs angoisses sur Twitter au plus profond de la nuit. Ils révèlent leur état d’esprit, leurs inquiétudes, leurs suggestions de lecture ou de séries télé.

Du réconfort

Insomniaque depuis son enfance, Annie Mathieu a trouvé du réconfort dans ce club informel, surtout en début de pandémie. « Lors des conférences de presse du premier ministre, durant ces nuits-là, avant et des fois après, quand il y avait de grosses nouvelles, je faisais de l’anxiété et je me réveillais systématiquement chaque nuit, aux alentours de 3 h du matin », dit-elle.

Le #club2à4, ça permet d’être moins seule. On se dit : je fais de l’anxiété, je ne dors pas et je sais qu’il faut que je dorme, je travaille demain, mais ça permet de passer une demi-heure ou une heure à mettre son attention sur autre chose que la COVID comme telle.

Annie Mathieu, insomniaque

La twittosphère nocturne est bien différente de celle de jour, remarque Marie-France Bazzo. « La nuit, je parle avec le monde, alors qu’en général, j’émets des opinions, je regarde peu les commentaires et j’interviens peu dans la discussion une fois que c’est dit. Alors que là, il y a vraiment une conversation qui s’engage. On n’est pas dans des sujets de société, pas dans la politique. On est vraiment dans le quotidien, voire dans l’intimité des gens. »

« Je comprends les animateurs de ligne ouverte qui disent que c’est très différent, la clientèle de la nuit, poursuit-elle. Il y a quelque chose de très apaisé. On a vraiment le sentiment d’être dans une bulle à part. »

Évidemment, ouvrir son téléphone au milieu de la nuit pour aller sur les réseaux sociaux ne fait pas partie des pratiques à adopter pour combattre l’insomnie. C’est même l’inverse. Mais pour plusieurs, c’est plus fort que tout.

« On se retrouve, on se rend compte qu’on n’est pas tout seul à ne pas dormir, à se poser des questions, à faire de l’angoisse, souligne Marie-France Bazzo. Parce que je pense qu’on est nombreux à faire de l’angoisse par rapport à la pandémie, par rapport au confinement, par rapport à qu’est-ce qui ne sera plus comme avant, qu’est-ce qui va changer ? »

L’insomnie en forte hausse

Nombreux, oui. « Le taux de prévalence de l’insomnie a doublé, sinon triplé, pendant la première vague de la pandémie par rapport aux données qu’on a habituellement quand on mène ce genre d’enquête », souligne Charles M. Morin, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les troubles du sommeil. Entre mai et août 2020, il a mené avec plusieurs collaborateurs une étude internationale sur la prévalence de l’insomnie, de l’anxiété et de la dépression dans 13 pays, dont le Canada. Près de 22 000 adultes ont été sondés par l’entremise d’un questionnaire web. Les résultats, parus dans la revue Sleep Medicine en novembre dernier, montrent que 47 % des répondants canadiens présentaient des symptômes liés à l’insomnie (difficulté à s’endormir ou à rester endormi) alors que 26 % souffraient probablement d’un trouble d’insomnie (difficultés de sommeil accompagnées de détresse, de fatigue, d’une baisse d’énergie et de problèmes d’humeur).

Consultez l’étude (en anglais)

« Ce n’était pas une enquête aléatoire, précise le chercheur. On invitait les gens à remplir un questionnaire. Donc, on peut penser que les personnes qui étaient plus préoccupées par les problèmes de sommeil se sont davantage portées volontaires, mais les chiffres sont assez éloquents et beaucoup plus élevés que ce qu’on obtient en d’autres temps. »

Des données récoltées par son équipe dans le cadre d’une enquête épidémiologique qui s’étale sur 10 ans à la grandeur du Canada montrent aussi une forte hausse de la prévalence de l’insomnie. « Pendant la pandémie, on a sondé de nouveau les personnes qui avaient complété notre dernier sondage en 2018 et encore là, les taux étaient très, très élevés. Il y avait vraiment une hausse très nette des nouveaux cas d’insomnie. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Charles M. Morin, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les troubles du sommeil

Habituellement, on parle d’à peu près 5 % de nouveaux cas chaque année. On en avait au moins le double en 2020.

Charles M. Morin, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les troubles du sommeil

D’autres études menées depuis tendent à démontrer que cette hausse se maintient, ajoute M. Morin.

Pour éviter de développer une insomnie chronique, il conseille de laisser de côté les appareils électroniques au moins une heure avant d’aller au lit, de s’accorder une période de relaxation entre la fin du travail et le moment de se mettre au lit et de maintenir un horaire de sommeil assez régulier, ce qui veut dire se coucher et se lever à des heures régulières même si on a du sommeil à rattraper.

Et que dire d’aller faire un tour au #club2à4 ? « Je pense que toute forme de groupes de support peut être d’une grande utilité lorsque c’est bien géré. Certains vont véhiculer des informations qui ne sont pas toujours valides. Mais effectivement, il y a beaucoup de gens qui font de l’insomnie chronique et qui se sentent bien seuls au monde. »

Consultez le site de la campagne canadienne de santé publique sur le sommeil