Depuis 2013, Noah-Lucas Sheehy n’est pas un admirateur, mais un « coco ».

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Elle n’aime pas le mot “fan”. Ça fait “se penser meilleure”. Elle se considère comme tout le monde. »

« Elle », c’est Roxane Bruneau, star du web devenue chanteuse à succès, récemment récompensée du Félix de l’interprète féminine de l’année. « Au départ, dit Noah, elle faisait des vidéos humoristiques d’environ 15 secondes sur Instagram. Je n’avais pas de téléphone. J’allais sur le compte du grand frère d’une de mes amies pour les regarder. »

Depuis, le jeune cégépien a vu 31 spectacles de son artiste préférée. Il a déjà ses billets pour se rendre à 35 avant 2022. Les chansons de Roxane Bruneau, Dysphorie (Le diagnostic) en tête, lui permettent de mettre des mots sur ses émotions, explique-t-il.

Au fil des années

  • Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

    PHOTO FOURNIE PAR NOAH-LUCAS SHEEHY

    Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

  • Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

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    Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

  • Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

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    Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

  • Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

    PHOTO FOURNIE PAR NOAH-LUCAS SHEEHY

    Noah-Lucas Sheehy et Roxane Bruneau

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« La première fois qu’on s’est vus, on s’est parlé pendant 20 minutes. On s’est mis à pleurer. On a gardé contact et on s’est promis de ne jamais lâcher. »

Aujourd’hui, Noah-Lucas Sheehy a un téléphone intelligent, si bien que sa relation avec la chanteuse se transpose souvent dans les réseaux sociaux : « On prend des nouvelles, on répond à nos stories, on s’envoie des messages. »

Pas de doute, la relation entre les idoles et leur public a grandement évolué au fil des changements technologiques. Il est loin, le temps des « fan clubs » où les adulateurs attendaient patiemment une carte postale générique ou une bagatelle aux couleurs de leur artiste chouchou. Un temps où l’ultime consécration résidait dans un 33 tours autographié par Michel Louvain à la sortie d’un concert.

« Je pense que les fans, aujourd’hui, se considèrent davantage comme des amis », note Sonia Benezra, intervieweuse qui a souvent fait le pont entre des vedettes internationales – les Backstreet Boys, Samantha Fox ou même Roch Voisine – et leur horde d’admirateurs exaltés.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Sonia Benezra

« Les fans se sont rapprochés des artistes et les mettent à un niveau égal, parce qu’ils sont plus accessibles que jamais, croit Mme Benezra, elle-même dotée d’un public fidèle. On ose leur dire et leur demander ce qu’on veut. »

La chanteuse Marie-Mai, découverte comme candidate à Star Académie en 2003, a été l’une des premières Québécoises à échanger avec les internautes. « Même s’il n’y avait pas de réseaux sociaux, il y avait des forums, des blogues, des sites internet de fans. J’ai toujours trouvé une façon de communiquer directement avec mon public de cette façon-là. »

En parallèle, elle recevait un courrier imposant constitué de lettres et de cadeaux, de quoi monopoliser une pièce entière de sa maison. Aujourd’hui, les posts ont remplacé la poste. Presque toutes les personnalités québécoises, qu’il s’agisse de chanteurs, de comédiens, d’humoristes ou d’athlètes, donnent des nouvelles à leurs fans par le truchement d’un compte Instagram ou d’une page Facebook officiels.

Chacun des comptes de Marie-Mai est suivi par environ 300 000 utilisateurs. Inévitablement, elle et bien d’autres collègues reçoivent des messages privés à toute heure du jour et de la nuit. Comment séparer le bon grain de l’ivraie ? « Je fais un bon ménage moi-même », explique la chanteuse pop de 37 ans qui, dans une autre vie, aurait aimé travailler auprès des enfants malades, des aînés ou des personnes handicapées.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Marie-Mai

Je ne voudrais pas passer à côté de quelque chose. Il y a des centaines et des centaines de demandes. Des fois, c’est difficile et j’ai de l’aide, mais c’est important pour moi de faire le travail. Une fois par semaine, je fais le tour de toutes mes boîtes.

Marie-Mai

Surtout, précise-t-elle, que des fans envoient parfois des messages alarmants. Elles les redirigent alors vers les ressources appropriées, non sans un petit mot d’encouragement.

Garder contact

Bruno Pelletier, propulsé en 1997 au Québec par l’album Miserere et l’année suivante dans le monde entier grâce à la comédie musicale Notre-Dame De Paris, se remémore de longues heures à lire et à trier des « poches de courrier » en compagnie de sa sœur, Dominique.

En plus de son public occidental, l’interprète du Temps des cathédrales entretient des liens avec des admirateurs gagnés à force de concerts en Europe de l’Est et en Asie. L’adresse postale du « Fan Club Bruno Pelletier », toujours active à Saint-Hilaire, rivalise aujourd’hui avec des pages Facebook officielles comme Bruno Pelletier’s Biélorussie Fan Club ou Official Russian Fan Club Bruno Pelletier. « L’entretien des relations avec les fans ne passe plus juste par la présence en spectacle, observe-t-il. C’est la beauté de la chose. »

Le chanteur est désormais épaulé par son amie Madeleine Teixeira, une édimestre qui fait le relai entre ses fans et lui dans les réseaux sociaux. Ensemble, ils font un tri pour déterminer les demandes – souvent des « histoires touchantes » – qui méritent une réponse. « Je ne suis pas Lady Gaga, mais il y a quand même des milliers de personnes, dans plein de pays, qui m’écrivent. On ne peut pas répondre systématiquement à tout le monde, c’est impossible. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Bruno Pelletier

De temps en temps, j’aime m’installer dans mon studio et faire une petite vidéo de 30 secondes, 1 minute, pour répondre à un fan et lui montrer qu’on a bien reçu sa lettre.

Bruno Pelletier

Au-delà des comptes officiels, des groupes et des pages privés permettent aux admirateurs de s’échanger photos, potins, anecdotes et nouveautés. Marie-Mai fait l’objet d’une cinquantaine de « fan clubs » Facebook, selon une brève recension. « Les pages fans, c’est correct, mais j’ai une équipe qui s’assure qu’il n’y ait pas de faux comptes. Dès qu’on en fait fermer un, un autre ouvre. C’est un combat perdu et un travail à temps plein. Ça fait partie du métier. Ça donne aussi de l’importance à mes vraies pages. »

Les conséquences de l’usurpation d’identité dans les réseaux sociaux ne sont pas banales. Récemment, un homme de 29 ans qui s’est glissé dans la peau de la jeune chanteuse Laurence St-Martin pour obtenir des images pédopornographiques, soi-disant pour un vidéoclip, a écopé de trois ans de prison.

En dépit des changements technologiques, tous s’entendent pour dire que les rencontres en chair et en os resteront toujours l’échange le plus précieux. « Oui, il y a les réseaux sociaux, il y a l’internet, dit Marie-Mai. C’est une chose, de prendre cinq minutes pour écrire à quelqu’un, mais le lien en personne est irremplaçable. C’est là que les vrais moments se passent. »

Ce n’est certainement pas Noah-Lucas Sheehy qui va la contredire. Sa première rencontre avec Roxane Bruneau, le 24 juin 2017, a changé sa vie, réelle comme numérique.

L’envers de la médaille

Force est de constater que les relations idoles-détracteurs ont elles aussi évolué… pour le pire. « Je me considère parmi les chanceuses qui n’ont pas eu les réseaux sociaux à l’époque où j’avais ma quotidienne à TQS, dit Sonia Benezra. Des fans sont super gentils, mais d’autres ne le sont pas. Ce vent de cruauté n’aurait pas été aussi évident. »

Marie-Mai, lors de son passage à Star Académie en 2003, se souvient d’avoir soulevé les passions devant les petits écrans. « C’était l’un des premiers phénomènes au Québec qui ont vraiment enflammé l’internet. Est-ce que j’étais préparée ? Pas du tout. ? Est-ce que ç’a été un choc ? Absolument. » Selon la chanteuse, cet épisode lui a donné d’importants outils pour la suite de sa carrière, notamment pour affronter les réseaux sociaux, qu’elle fréquente modérément.

Des modèles d’autres générations préfèrent se tenir loin des méchancetés numériques. Janette Bertrand – qui précise ne se considérer en rien comme une « idole » – indique ne pas avoir la « carapace qu’il faut ». « Je me connais. S’il y a la moindre critique, ça me défait complètement. J’ai peu d’estime de moi-même. Ça me détruirait. Je me sers des technologies pour écrire, mais pas pour les réseaux sociaux. »

La lettre, valeur refuge

Disparue, la lettre, dans les relations idoles-fans ? Que nenni ! Benoît Melançon, épistologue et professeur de littérature à l’Université de Montréal, explique que cette bonne vieille méthode de communication agit maintenant comme une « valeur symbolique », notamment dans le monde du sport. Il cite l’exemple de l’animateur et ex-hockeyeur Mike Bossy, qui a choisi la lettre pour annoncer au public son cancer au poumon. « Il y a un genre de cycle où on dit : un courriel, ça ne suffit pas. Un statut Facebook, ça ne suffit pas, un tweet, ça ne suffit pas. On donne un caractère solennel, formel, en écrivant une lettre. »

M. Melançon nomme une autre situation où le papier et l’encre reviennent en force : à la mort d’une idole. En 2000, la perte de Maurice Richard et de Dédé Fortin a stimulé l’écriture de nombreuses lettres, adressées aux défunts et déposées à des endroits symboliques. « On laisse alors une trace matérielle qui s’inscrit dans la durée, note M. Melançon. Il y a aussi le geste symbolique. Si on se donne la peine de faire ça aujourd’hui, c’est qu’il se passe quelque chose de spécial. On n’écrit pas une lettre pour inviter quelqu’un à un match de hockey. »

Pour écrire à un président des États-Unis, par contre… Le professeur rappelle que Barack Obama lisait, chaque jour de sa présidence, 10 lettres parmi les 10 000 que son bureau recevait quotidiennement. Il répondait souvent aux missives ou les renvoyait annotées.

Des fans, des sous

PHOTO PIERO CRUCIATTI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

En 2012, la vedette pop Lady Gaga a créé un réseau social de toutes pièces pour ses fans.

En 2012, la vedette pop Lady Gaga a poussé l’idée des communautés de fans à un autre niveau : elle a créé un réseau social de toutes pièces pour ses « monstres », Little Monsters. La plateforme est à la fois un lieu d’échanges et un puissant outil marketing.

Alors que la valeur marchande des chansons a périclité à l’ère numérique, des musiciens cherchent, comme elle, à fidéliser leurs fans et à diversifier leurs sources de revenus. C’est notamment le cas de Louis-Jean Cormier, qui a lancé la plateforme Le 360, six chaînes de contenu exclusif offertes en échange d’un abonnement annuel de 45 $.

  • Louis-Jean Cormier

    PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

    Louis-Jean Cormier

  • Marco Calliari

    PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

    Marco Calliari

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Marco Calliari, pour sa part, propose un abonnement à vie à son fan-club Famiglia Nostra au coût de 500 $. Entre autres récompenses : un chandail à capuchon, des disques, une affiche autographiée, un accès VIP à certains spectacles et un souper en compagnie du chanteur chaque année.

D’autres personnalités publiques, artistes ou non, se tournent vers les services de vidéos personnalisées pour monétiser leur pouvoir d’attraction et d’influence. Au Québec, les entreprises HeyAllo et Salu.video ont vu le jour pendant la pandémie de COVID-19. Elles ont depuis fusionné et regroupent quelque 450 chanteurs, acteurs, gens d’affaires, sportifs, animateurs, humoristes et autres figures publiques.

Les clients peuvent par exemple « acheter » un message vidéo personnalisé de David Goudreault (300 $), une chanson live d’Alfa Rococo (200 $), une vidéo d’entreprise de Pierre-Luc Funk (400 $) ou une performance unique de 30 minutes de DJ Abeille sur YouTube (500 $).

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Alfa Rococo

« Ce qu’on voulait faire, c’était de donner la possibilité aux fans de se rapprocher de leurs idoles, de pouvoir les rejoindre directement », explique la fondatrice et présidente de HeyAllo, Noémie Desrochers. L’avantage par rapport aux réseaux sociaux ? Une réponse assurée pour les clients et un rempart contre les trolls pour les personnalités, précise-t-elle.

D’aucuns remettent les profits, en partie ou en totalité, à une fondation de leur choix. « Je ne suis pas impressionnée [dans le cas contraire] », dit Sonia Benezra, qui fait aussi exception des artistes qui peinent à bien gagner leur vie.

« C’est rendu très marchand, regrette-t-elle. Il y a quelque chose de moins magique, de plus fabriqué. »

Marie-Mai n’est pas sur HeyAllo. Un « choix personnel » et un privilège, croit-elle. « Je vends des albums et des billets à mes fans, mais je leur donne tout de moi. Je ne serais pas à l’aise de commencer à mettre un prix sur l’attention que je peux leur donner. Je suis un peu plus organique dans mon approche. En même temps, moi, j’ai la chance de gagner ma vie avec mon art, avec ma musique. » Bruno Pelletier raconte pour sa part avoir été « estomaqué » en découvrant de tels services payants.

Le précurseur américain de HeyAllo, Cameo, propose des vidéos personnalisées de Caitlyn Jenner (2500 $ US), Mike Tyson (20 000 $ US), Jesperi Kotkaniemi (350 $ US) ou encore Alice Cooper (300 $ US).

Le Québec est l’un des rares endroits où l’évocation de l’argent dans les relations idoles-fans crée autant de malaise, selon Noémie Desrochers, de HeyAllo. « C’est du temps, c’est de la créativité, ce sont des moments où ces personnes-là ne sont pas avec leur famille, elles sont en train de rendre service pour un évènement ou pour un cadeau. C’est normal de facturer, mais même les personnalités se sentent mal. C’est à apprivoiser. »

Certaines demandes plus sensibles, tient-elle à souligner, sont acheminées et traitées gratuitement.