En Occident, la femme belle est blanche, mince et jeune. Et même cette femme n’est pas à l’abri des critiques. « On ne peut jamais gagner », lance Marilyse Hamelin. Autrice, féministe, et jusqu’à récemment chroniqueuse, elle a dirigé 11 brefs essais sur la beauté – Pour échapper à la tyrannie des idées reçues, un ouvrage collectif qui réunit autant de plumes de divers horizons, dont Perrine Leblanc, Heather O’Neill et Estelle Grignon que nous avons réunies pour une discussion.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

La beauté, c’est « entrer dans le moule », fait remarquer Estelle Grignon, femme trans, directrice musicale à CHOQ, qui signe Les Iris, un texte puissant sur le regard de l’autre, la transphobie et l’acceptation de soi. « Une des choses les plus difficiles pour une femme en début de parcours n’est pas tant de s’imaginer femme que de s’imaginer belle », écrit-elle. La société nous donne droit à une prise, précise-t-elle en entrevue. Être trans oui, être vieille oui, mais encore faut-il être belle. Ou être noire, mais pas trop, comme l’explique Perrye-Delphine Séraphin dans un texte sur le colorisme, inclus dans le même recueil.

« Être belle pour son âge » : voilà une expression qui horripile Marilyse Hamelin et qui n’est pas étrangère à la naissance de ce recueil. Retour en 2020, mi-temps du Super Bowl. Jennifer Lopez et Shakira impressionnent dans une performance sensuelle. Sur les réseaux sociaux, beaucoup soulignent à quel point J. LO est belle pour son âge (elle avait alors 50 ans). Dans un statut Facebook nocturne pondu (trop) spontanément, Marilyse Hamelin évoque la sous-alimentation de ces vedettes. Le lendemain matin, les critiques pleuvent. « En voulant parler de pression de la minceur, de grossophobie, de la pression d’avoir l’air jeune, j’ai eu l’air de juger les femmes et c’est la dernière chose que je voulais, dit-elle aujourd’hui, repentante. Ç’a été un cauchemar. Les réactions ont été super violentes. Et ç’a été la goutte. Après 10 ans de blogue et de chronique féministe, je trouvais que je n’avais plus rien à dire, j’étais fatiguée. »

Mais la graine était semée. Elle s’est mise à réfléchir sur la beauté, en profondeur cette fois. Elle a décidé que ce ne serait pas sa voix seule, mais aussi celle d’autres femmes (et un homme, Alex Rose, qu’elle a intentionnellement voulu mettre dans une position de minorité). Parce que pour elle, ce sujet est avant tout féminin.

La direction de ce collectif a donné lieu à des surprises comme le texte de l’autrice montréalaise Heather O’Neill, qui a livré un conte inspiré de la légende de Rose Latulippe, cette jeune fille qui a dansé avec le Diable passé minuit, la veille du carême. Un livre qu’Heather O’Neill a lu souvent, enfant.

Quand j’étais jeune, cela me troublait de voir que les femmes dans les histoires étaient toujours magnifiques. Je comprenais que si tu n’étais pas d’une beauté classique, tu ne pourrais pas être l’héroïne d’une histoire.

Heather O’Neill, autrice

« J’ai voulu explorer cette idée que quand une femme est magnifique, la société pense que cette beauté lui appartient et la belle femme devient un objet que possèdent les autres. Elle devient un objet de désir et ses propres désirs sont effacés », souligne l’autrice, qui revenait tout juste de la Foire du livre de Francfort, où le Canada était l’invité d’honneur. Son prochain roman, When We Lost Our Heads, paraîtra en février.

L’humiliation de Perrine Leblanc

De la Gaspésie où elle s’est installée, Perrine Leblanc parle de la beauté et de la laideur comme d’une « arme pour humilier ». Dans son texte Le sourire de la classe moyenne, elle se confie sur sa relation à sa dentition. Si, quand on la prend en photo, elle sourit toujours la bouche fermée, c’est pour cacher ses dents d’en haut qu’elle n’a jamais eu les moyens financiers de faire redresser. « On n’arrive pas tous à l’âge adulte avec les mêmes moyens pour affronter le monde de la beauté, constate-t-elle. Quand je souris à pleines dents, on voit tout de suite que je ne viens pas de la richesse : j’ai les dents croches. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Perrine Leblanc, lors de la sortie de son deuxième roman, Malabourg, en 2014. Son prochain, Gens du Nord, doit paraître l’hiver prochain.

Le moment fort de son essai est lorsqu’elle raconte l’humiliation qu’elle a subie au cégep alors que les affiches de sa troupe de théâtre sur lesquelles elle apparaissait ont été marquées de ces mots destructeurs : « t’es laide ». « Dire à quelqu’un qu’il est laid, c’est un peu comme lâcher une bombe atomique. On le sait que ça fait mal […]. [Ce geste] relève à la fois de la méchanceté pure et de la jalousie féminine, qui est aussi une forme de violence. Les femmes aussi peuvent utiliser la beauté ou la non-beauté de l’autre pour détruire une personne qui fait peur ou qui est différente. »

Étonnamment, Perrine Leblanc aurait pu aussi écrire tout le contraire. Dans Les Superbes, un ouvrage sur le succès des femmes dirigé par Léa Clermont-Dion et Marie-Hélène Poitras, elle racontait comment on avait attribué son succès littéraire à sa beauté. « Il y a un plafond de verre, mais avant ce plafond de verre, il y a une main au-dessus de la tête d’une femme qui veut monter. On va lui dire : “Attention, tu n’es pas si talentueuse que ça. C’est parce que ta photo pouvait circuler que tes textes ont circulé. » Je ne suis pas la seule à qui c’est arrivé. »

Mais, croit-elle, une révolution culturelle est en marche. « Le monde aujourd’hui et notre rapport à la beauté aujourd’hui ne seront pas les mêmes dans 10 ans. » Malgré leurs défauts, les réseaux sociaux contribuent à exposer diverses formes de beauté et à rassembler des personnes marginalisées, ajoute Estelle Grignon. Sa beauté, elle continue de l’apprivoiser. « Je commence à être à l’aise avec mon corps. Je prends des hormones, j’apprends comment me maquiller, ma garde-robe aussi change. Mais comme j’ai fait mon coming out à 24 ans, j’ai l’impression qu’il y a tout un pan de ma jeunesse, de cette beauté-là que les jeunes ont, à laquelle je n’ai pas eu accès. »

En librairie le 26 octobre

11 brefs essais sur la beauté – Pour échapper à la tyrannie des idées reçues

11 brefs essais sur la beauté – Pour échapper à la tyrannie des idées reçues

Éditions Somme toute

112 pages