Regard critique sur l’un des concepts vedettes de la pandémie, la bienveillance.

Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

Le quotidien français Le Monde titrait le mois dernier « On est en train de devenir complètement nunuche : comment la bienveillance empoisonne les relations sociales ». Mais qu’en est-il ? Faut-il être de plus en plus bienveillant ? Avec les membres de sa famille, ses enfants, ses amis, ses collègues et ses employés ? Est-ce qu’on dégouline de bons sentiments ou, au contraire, on n’en fait pas assez ?

« C’est le retour du balancier », lance d’emblée Estelle Morin, professeure titulaire au département de management de HEC Montréal. « Dans les années 1990, on était loin d’être bienveillant dans les entreprises, on était plutôt exigeant, voire intolérant. » Cette dernière rappelle la définition de la bienveillance : veiller au bien des autres.

Elle estime que, pendant trop d’années, les employés ne pouvaient pas exprimer leurs doléances à leurs cadres, car ils craignaient que ça nuise à leur carrière. « Les résultats des enquêtes montrent clairement que la bienveillance a un bon effet sur les équipes. À titre de professeure, je suis bienveillante avec mes élèves, comment ne pas l’être ? Mais je reprends mes étudiants quand ils commettent des erreurs ou qu’ils ne se comportent pas bien en classe. Il faut dire les choses avec respect. Ça fait partie du contrat d’apprentissage d’être évalué ! »

Ghislaine Labelle, psychologue organisationnelle et médiatrice accréditée, pense qu’au quotidien, les gens ne sont pas dans la bienveillance. « Il y a tellement d’employés qui travaillent dans la restauration, par exemple, qui me disent à quel point les clients ne sont pas respectueux, les gens sont à fleur de peau, observe-t-elle. Par contre, en entreprise, on est passé d’une ère où on était axé sur les résultats à une ère où on est plus à l’écoute de l’autre. Les employeurs montrent qu’ils ont un souci du bien-être de leurs employés, encore plus en ces temps de pandémie. »

Parler de bonté, d’écoute et d’empathie, ça va de soi, souligne Emmanuelle Pays, directrice des ressources humaines chez Extia, une société de conseil spécialisée dans les métiers des technologies de l’information (TI), de l’ingénierie et du numérique. Selon elle, il n’y aura jamais trop d’humanité en entreprise. Mais ça ne veut pas dire que la rétroaction doit toujours être positive. « Vouloir le bien consisterait pour un manager de s’interdire de dire que quelque chose est mal fait ? s’interroge-t-elle. Assumer sa part d’humanité, c’est être authentique, donc imparfait. À vouloir éviter les désaccords et conflits, peut-on encore être juste ? »

PHOTO STEPHANE LAGOUTTE, FOURNIE PAR EMMANUELLE PAYS

Emmanuelle Pays, directrice des ressources humaines chez Extia

On sait très bien qu’en psychologie, c’est bien de se concentrer sur le positif, mais c’est devenu politiquement incorrect que de faire des recadrages en management.

Emmanuelle Pays, directrice des ressources humaines, Extia

Et ce qui est paradoxal, c’est qu’il y a cette injonction de bons sentiments dans plusieurs sphères de la société et, en même temps, une grande violence verbale sur les réseaux sociaux.

C’est le constat que fait la journaliste Judith Lussier, auteure du livre On peut plus rien dire. « Il y a une très grande volonté de plus de bienveillance sur les réseaux sociaux, mais c’est une difficile mise en application, explique-t-elle. Tout le monde est d’accord sur le fait qu’on devrait être capables de se parler, que les discussions devraient se dérouler de manière plus pacifique, mais on devient rapidement agressifs… et encore plus depuis la pandémie. On manque de bienveillance. »

Judith Lussier souligne qu’on reproche à sa génération d’être trop sensible. « J’entends souvent dire :“Oh, vous, les milléniaux, et c’est pire pour la génération Z, vous êtes incapables de prendre la critique !” Ce n’est pas vrai ! On est peut-être hypersensibles, mais ça ne veut pas dire qu’on évite la discussion. »

Attention à la bienveillance

Le psychologue Didier Pleux est d’accord avec les critiques envers les jeunes générations. Il dénonce depuis bientôt 40 ans l’éducation trop bienveillante et la permissivité excessive des parents qui n’apprennent pas la réalité à leurs enfants. « On est en train de leur vendre un monde irrationnel, remarque-t-il. La réalité doit englober plaisir, déplaisir, frustrations, efforts. Or, on est tout le temps dans la bienveillance, le sympathique, le gentil, on ne peut plus rien dire. Si on hausse le ton, on va les traumatiser ! C’est bien d’être dans le positif, de respecter la singularité de l’enfant, mais le parent a aussi le droit de dire : c’est assez ! Il y a une injonction à la bienveillance qui devient contre-productive, car dès la première frustration scolaire ou relationnelle des enfants, ça ne fonctionne pas. On les leurre. »

Celui qui est aussi auteur du livre De l’enfant roi à l’enfant tyran estime qu’il est positif, mais pas tout le temps. « Je dis ce que je pense de manière affirmée, mais quand on est affirmé, on est perçu comme malveillant, dit-il. Ça devient une espèce de philosophie, on sourit tout le temps, on n’ose plus dire au restaurant que le plat est trop salé, que le serveur est désagréable et que le voisin parle trop fort. »

Il n’y a pas d’obligation à la bienveillance dans la vie de tous les jours, souligne la psychologue Cécile Neuville. « Personne n’impose quoi que ce soit ! » Il s’agit plutôt d’une invitation à la réflexion. « On voit les bienfaits que ça nous procure dans notre vie personnelle et dans nos relations. Si ça vous intéresse, tant mieux », affirme-t-elle.

Le terme « bienveillance », qui est devenu une mode, serait trop utilisé, croit Estelle Morin, professeure à HEC Montréal. « C’est vrai qu’on en parle beaucoup. C’est préoccupant, car on peut banaliser l’intention derrière ça, alors que vous savez, les humains, pour donner le meilleur d’eux-mêmes, ont besoin de se sentir en sécurité (dans une ambiance bienveillante). S’ils sont dans un environnement qui est hostile ou sous pression, ils donneront juste ce qu’il faut, pas plus. »

À toutes les sauces

On parle beaucoup de bienveillance. On entend ce mot partout, dans toutes les sphères de nos vies : l’éducation, le travail, la politique, la culture, le sport, etc. Entre le 1er janvier et le 30 juin 2019, dans les médias canadiens francophones, le mot « bienveillance » a été prononcé à la radio, la télévision et écrit par les journaux et magazines 3485 fois. Durant la même période, en 2021, c’est 15 352 fois. L’usage du mot varie : on lance un appel à la bienveillance, on mange avec bienveillance, on prend soin de nos aînés avec bienveillance, il y a l’école de la bienveillance, des plaintes pour manque de bienveillance, on tient des propos avec bienveillance, la bienveillance attire la bienveillance, les soins prodigués avec bienveillance, une révolution de la bienveillance, un acte de bienveillance, un village rempli de bienveillance, travailler notre bienveillance, insuffler de la bienveillance, la culture axée sur la bienveillance. Il y a même, dans un texte sur le Canadien intitulé « Travail et bienveillance » datant de février dernier, une phrase qui souligne que les joueurs de hockey « Brendan Gallagher et Jeff Petry semblaient animés d’une rare bienveillance ».

La justice avant la bienveillance

Yves Michaud est un philosophe français. Il a enseigné la philosophie dans de nombreuses universités en France, mais aussi notamment à l’Université de Californie à Berkeley, ainsi qu’à Édimbourg. Il est l’auteur de nombreux livres, dont Contre la bienveillance, où il dénonce notre société qui baigne dans les bons sentiments et la bienveillance. Entrevue.

La Presse : Que reprochez-vous au concept de bienveillance ?

Yves Michaud : Mon livre Contre la bienveillance date de 2016 et à l’époque, j’étais vraiment tout seul à la critiquer. Fondamentalement, j’ai deux critiques à faire à la bienveillance, et je ne suis pas pour autant quelqu’un de méchant. En politique d’abord, je ne pense pas que le ressort principal de la politique doit être la bienveillance, mais bien la justice et l’efficacité. Très souvent, l’exigence de justice, qui est parfois très rigoureuse, va contre la bienveillance, et pour ce qui est de l’efficacité, encore plus. On doit souvent prendre des mesures désagréables, voter des lois rigoureuses, et ça va contre la bienveillance universelle. La deuxième critique, compte tenu de la dégoulinade de bienveillance, c’est qu’on entre dans des relations qui sont toujours émotionnelles, qui sont dans l’affectivité, dans l’émotion, donc on perd toute objectivité. On transige sur tout, on excuse tout, on tombe alors dans l’irrationalité. Je suis un rationaliste, je considère que les étapes importantes dans l’humanité européenne et occidentale ont été dans la rationalité des Lumières, et donc tout ce qui est une politique des émotions, tout ça me semble les ferments de l’irrationalité, et ça me paraît dangereux.

On est dans la plus grande irrationalité, selon vous ?

Oui, complètement. Il faut désormais toujours comprendre les gens, toujours tenir compte de leurs particularités, leurs différences, de leur histoire, de leur passé, des malheurs qu’ils ont pu avoir, on est vraiment dans l’émotionnel et l’affectif. Du coup, ça produit de l’injustice, puisqu’on traite finalement chacun non pas selon son mérite, mais selon ses affects et les apitoiements qu’il arrive à susciter.

Vous parlez de la bienveillance qui atténue la réalité. Expliquez.

La bienveillance conduit à la généralisation de l’euphémisme, ça conduit à l’atténuation de tout, on ne peut pas montrer de scènes de crimes, de photos trop dures. Au niveau du langage aussi, il y a cet euphémisme, ce ne sont pas des terroristes, ce sont des désaxés, ce ne sont pas des voleurs, ce sont des victimes de leurs origines sociales, il y a un euphémisme généralisé. On ne peut plus appeler un chat un chat.

Ce concept se traduit aussi dans le monde de l’éducation…

Ce qu’on récuse au nom de la bienveillance, ce sont les évaluations des performances, du travail et de l’engagement. Je ne suis pas un fanatique de la performance scolaire. Pour moi, ce qui est le plus important, c’est de savoir motiver les enfants. Quand on refuse systématiquement les évaluations et quand on refuse d’imposer les frustrations, on perd quand même les trois quarts de ce qui fait la valeur de l’éducation : transmettre des savoirs, mais aussi transmettre des limites, des interdits et des repères. C’est une bienveillance d’aveuglement, on refuse de voir la réalité, tout est beau, tout se passe bien tout le temps, tout est excusable, tout est acceptable, ce n’est pas vrai.

Les relations sociales peuvent-elles en pâtir ?

Paradoxalement, cet affaiblissement du sens de la justice à cause de la bienveillance a durci les relations sociales. Comme les gens se donnent à la bienveillance, dès qu’il y a un incident, ils se retirent et il y a beaucoup d’agressivité. C’est ce qu’on voit sur les réseaux sociaux. Les gens ont des amis, mais brusquement, ils les bloquent ou les persécutent. Cette bienveillance est ambiguë, car elle favorise des rapports affectifs agressifs en retour. Il y a beaucoup d’intolérance et de conflits, à côté ou en parallèle des bons sentiments. Les émotions, c’est variable, alors à partir du moment où on est dans l’émotionnel, on se donne à la bienveillance puis on la retire. C’est aussi irrationnel dans un cas comme dans l’autre.

Contre la bienveillance

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