Dès les premières pages, le ton est donné, Sophie Desmarais prévient ses lecteurs : elle est née dans une famille fortunée, mais l’argent ne comble pas le manque d’amour de ses parents dont elle a souffert.

Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

Tout pour être heureuse… est le récit de sa vie, elle qui a grandi dans la peur de ne pas être à la hauteur et de déplaire à sa mère, Jacqueline Desmarais, qu’elle décrit comme « exubérante et tyrannique ». « C’est une femme exceptionnelle, mais quand on est sa fille, c’est autre chose, et c’est ça qui est extrêmement difficile. Pourquoi ne m’a-t-elle jamais dit de mots tendres ? J’ai manqué d’amour et je n’ai jamais eu confiance en moi », confie Sophie Desmarais en entrevue téléphonique.

Il était temps, pour elle, de faire œuvre utile avec son histoire. « Je vais avoir 60 ans en janvier. J’ai décidé de dévoiler tout ce que j’ai ressenti, pour aider les autres. Je sais, les gens vont se dire : c’est la fille d’une grande famille, les Desmarais, comment est-ce possible qu’avec tout ce qu’elle a dans la vie, elle souffre de problèmes de santé mentale ? », lance-t-elle.

Sophie Desmarais dit n’avoir jamais partagé grand-chose avec ses parents, peu présents. Son père, Paul Desmarais, s’occupe de bâtir un empire. Il prend sous son aile ses deux fils en vue de sa succession pendant que sa mère, qui multiplie les soirées mondaines, doit s’occuper de ses deux filles. Adolescente, Sophie est envoyée dans un internat en Suisse fréquenté par les plus grandes familles du monde. Elle y a vécu un véritable enfer pendant des années, victime d’intimidation et d’humiliations à répétition.

Elle supplie alors ses parents de lui permettre de rentrer à la maison. Rien n’y fait. Ses années dans ce pensionnat l’ont brisée et c’est à ce moment-là que ses troubles alimentaires ont commencé. « Si j’avais reçu de l’aide, plus jeune, peut-être que je ne serais pas toujours aussi affectée par l’anxiété, la dépression ou l’anorexie encore aujourd’hui. C’est tellement important quand on est enfant de sentir l’amour de ses parents, ce qui m’a manqué. Je n’ai pas eu d’encouragements, et je vivais toujours dans l’espoir d’en avoir… », dit-elle.

Trouver sa voie

Après des études en langues étrangères à l’Université d’Ottawa, Sophie cherche sa voie. Elle a voulu un temps être comédienne, chanteuse, journaliste. Elle a d’ailleurs fait un stage à La Presse pendant un été. « Je voulais montrer à mes parents que je savais faire quelque chose, et que je n’étais pas simplement bonne à me mettre derrière les fourneaux ! Je voulais que les gens sachent que “la fille de” pouvait faire quelque chose de sa vie. »

Elle se marie à 22 ans et donne naissance d’abord à un garçon, puis à une fille avec son second mari, dont elle divorcera quelques années plus tard. Ses enfants sont âgés aujourd’hui de 34 et 26 ans, et elle est consciente de leur vouer un amour complètement démesuré, car elle n’a pas voulu reproduire ce qu’elle avait vécu. « Nous étions tous un peu nerveux, quand nous allions chez mes parents. Quand on va voir ses grands-parents ou parents, tout ce qu’on veut, c’est être ensemble, rire, raconter des histoires ; eh bien, ça n’existait pas dans mon monde. Je n’ai jamais eu droit à des discussions ou des “Comment s’est passée ta journée à l’école ?” »

En 2001, il a fallu un drame, une tumeur au cerveau, pour rapprocher, pendant un temps, Sophie de ses parents. « C’était probablement la plus belle période de ma vie parce que j’ai eu l’amour de mes parents. Je me souviens encore de l’instant où mon père, le jour de mon opération, à 5 h du matin, m’a prise dans ses bras. C’était un moment que je n’oublierai jamais. » Elle se rappelle aussi la façon dont sa mère prenait soin d’elle. « Elle passait l’éponge dans mon dos, elle avait repris ses instincts d’infirmière, je sens encore cette éponge, comme si c’était hier. C’était le plus beau moment de ma vie avec mes parents, quand j’ai frôlé la mort. C’est assez douloureux de penser à ça, surtout qu’après, leur comportement est redevenu comme avant. »

Elle se souvient de l’amour que son père avait pour sa mère. « C’était incroyable, vraiment extraordinaire. Du premier au dernier jour, pendant 60 ans. Mon père n’avait d’yeux que pour ma mère, il n’a jamais regardé une autre femme. Il la regardait avec un tel amour, alors comment voulez-vous que je puisse être tout à fait normale ? lance-t-elle en riant. Et moi, je me disais : je veux la même chose ! Je rêvais de ça, et j’étais jalouse de mes frères, parce qu’eux aussi avaient trouvé le bonheur, mais pas moi. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir été plus près de mes frères, vraiment. »

À la question : « Auriez-vous publié ce livre du vivant de vos parents », la réponse est très claire : « Jamais. Jamais. » Est-ce qu’elle leur a pardonné ? « Oui, il faut pardonner. J’étais au chevet de mes deux parents et je voulais qu’ils sachent tous les deux que j’étais là, que je les aimais, que je leur pardonnais et qu’ils pouvaient partir en paix. » Grâce à eux, elle vit très bien. « Je suis consciente de ça, mon père est très généreux. J’ai beaucoup de chance », estime-t-elle.

Aujourd’hui, elle a trouvé sa voie dans la philanthropie. « Ce qui m’intéresse, c’est d’aider les autres. Je soutiens des causes qui me tiennent à cœur, il y a la fondation Jasmin Roy–Sophie Desmarais, je suis la marraine de l’Orchestre Métropolitain, j’ai aussi une fondation à l’Université de Montréal. Je fais beaucoup de choses pour la santé, et je m’investis complètement dans les causes que je soutiens. »

Ce qu’elle veut qu’on retienne de ce livre, c’est l’importance de la communication entre parents et enfants. « Aimez vos enfants, montrez-leur tout votre amour, et donnez-leur confiance en eux, c’est primordial », conclut Sophie Desmarais.

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Tout pour être heureuse..., Sophie Desmarais

Tout pour être heureuse…
Sophie Desmarais
Éditions Michel Lafon
231 pages