(Copenhague) Iben se confie à « livre » ouvert : cette quadragénaire atteinte de troubles mentaux et victime d’abus sexuels participe à la « Bibliothèque humaine », un concept original né au Danemark où chacun explique à un « lecteur » les défis de son quotidien.

Camille BAS-WOHLERT Agence France-Presse

Ce dimanche-là à Copenhague, cette blonde discrète est venue raconter son histoire, comme sept autres « livres », tous porteurs d’une différence ou d’un handicap.

Le concept est simple : chaque lecteur peut emprunter une personne pour 30 minutes et lui poser, en tête à tête ou en petit groupe, toutes sortes de questions à son sujet.  

« La “Bibliothèque humaine”, c’est un espace sûr où nous pouvons explorer la diversité… et discuter avec des personnes qu’on ne rencontrerait normalement jamais », décrit Ronni Abergel, son volubile inventeur.

Il a créé cette bibliothèque vivante il y a plus de 20 ans, lors du festival de musique de Roskilde.

Depuis, il en a fait une association et le concept a voyagé dans plus de 80 pays.

Dans un monde toujours plus polarisé, l’association veut contribuer à une société ouverte, les témoignages permettant de cultiver « moins d’appréhension » vis-à-vis de l’autre et de « remettre en question ses préjugés ».

« Une lecture, en vrai, c’est une conversation », souligne le volubile fondateur. « Je vais prendre quelques minutes pour expliquer mon sujet, mon parcours, et pour m’assurer que vous savez que vous pouvez me demander n’importe quoi sur le fait d’être séropositif, handicapé, transgenre, réfugié, juif ou musulman, ou quelque soit votre sujet ».

Le plus souvent, la discussion, qui peut avoir lieu dans n’importe quel endroit calme comme une bibliothèque municipale, une salle de réunion ou comme aujourd’hui dans le jardin de l’organisation, est fluide.

« Parfois, les gens posent beaucoup de questions, et la conversation est naturelle. Mais parfois j’ai peut-être besoin d’en dire un peu plus, de poser des questions à mes lecteurs pour qu’ils puissent réfléchir ou poser de nouvelles questions. Donc parfois, ils ont besoin d’aide », raconte Anders, 36 ans, aveugle et malentendant.

Pages blanches

Que ce soit face au handicap, aux problématiques du deuil ou de la dépendance, « nous vous encourageons à poser des questions vraiment difficiles », assure Ronni.

Il arrive que les chapitres soient encore des pages blanches.

Iben, qui présente, toujours à l’oral, trois titres (victime d’abus sexuels, trouble « borderline » de la personnalité et stress post-traumatique sévère) a déjà refusé de répondre à des questions.

« J’ai juste dit que cette page n’avait pas encore été écrite. Ils ont juste souri et dit d’accord », se souvient celle qui participe à la librairie humaine depuis quatre ans.

« Toutes mes lectures sont différentes », se félicite-t-elle, et elles évoluent.

Anders dit aussi la fierté ressentie d’avoir fait évoluer les mentalités, d’être accepté.

Après une rencontre avec des élèves d’une quinzaine d’années, il les a écoutés.

« Quand la lecture était terminée, j’écoutais leur conversation, et ils étaient là : “wow, c’était plutôt cool. Ce gars est un gars cool et a une histoire cool à raconter” », se réjouit le malvoyant.

Les lecteurs aussi viennent puiser une expérience forte lors de ces rencontres.

« Tous les retours que nous avons indiquent que c’est une expérience à fort impact. Récemment, j’ai reçu une lettre d’une lectrice qui nous a emprunté un livre en 2004. C’était il y a 17 ans. Et elle se souvient de la conversation, des arguments que le livre a soulevés », affirme Ronni.

Pour Karem, 41 ans, « c’est bien plus que de lire un livre, voir la personne, l’écouter et voir toute l’histoire qui se déroule presque devant vous. C’est très touchant ».

Il compte recommander l’expérience à ses proches.

« Cela prouve qu’au final, nous avons beau avoir plein de titres différents, à la fin nous sommes tous faits de chair et d’os », conclut-il.