Une femme se prépare à déjeuner, le teint poudré, les cheveux parfaitement désordonnés. Elle se tortille sur une chanson populaire devant un public imaginaire. Sur TikTok, des jeunes femmes se moquent des caricatures que des hommes font d’elles à l’écran. Le mot-clic #womenwrittenbymen (#femmesécritespardeshommes) accumule plus de 35 millions de vues, et fait réagir les femmes comme les hommes.

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

La première fois que Zhanna Redneva est tombée sur le mot-clic, c’était en août. La « tendance », comme on appelle les mouvements populaires sur la plateforme, n’avait pas encore décollé. Curieuse, la Torontoise de 23 ans s’était rejoué mentalement les comédies romantiques qui ont marqué son adolescence.

« Une scène très typique qui me revenait souvent était celle d’une femme qui se fait à déjeuner le matin. Elle est généralement accompagnée d’une musique entraînante, elle fait des pitreries... Ce n’était pas une scène qui m’avait frappée auparavant, mais après y avoir bien réfléchi, je me suis dit : “Attends... Je n’ai littéralement jamais rien fait de tel. Aucune femme que je connais ne fait ça” », raconte Zhanna à La Presse.

Ainsi est née sa vidéo vue plus de 4 millions de fois sur TikTok, catapultant le mot-clic #womenwrittenbymen au statut de phénomène web. Depuis, il compte des milliers de vidéos et des dizaines de millions de clics.

Alors, qu’en est-il exactement ? La tendance cherche à mettre en lumière l’hypersexualisation et l’invraisemblance de la femme fictive, qui donne l’impression d’avoir été « écrite » par des hommes.

Des exemples ? La secrétaire au décolleté plongeant. L’artiste dépressive qui carbure au vin et aux clopes, et se prélasse en déshabillé. La geek que personne ne remarque jusqu’à ce qu’elle troque ses lunettes pour des verres de contact et qu’on constate que (surprise !) tout ce temps, elle était belle !

« Nous avons tendance à prendre la fiction pour du réel. Ce phénomène montre que nous n’adhérons plus aux fictions comme avant », explique Isabelle Boisclair, professeure titulaire en études littéraires à l’Université de Sherbrooke.

Les femmes ont toutes remarqué que ça n’a aucun sens que, dans les films, elles soient si belles le matin, déjà coiffées, maquillées. Il y a une conscience claire de la fabrication de la fiction. Une fabrication biaisée et genrée.

Isabelle Boisclair, professeure titulaire en études littéraires à l’Université de Sherbrooke

Et dont les premières critiques remontent à des décennies.

La théorie du male gaze

1975. La cinéaste féministe Laura Mulvey théorise le male gaze (regard masculin). Dans les grandes lignes, elle avance que la culture visuelle dominante adopte le point de vue de l’homme hétérosexuel. D’après elle, les femmes sont écrites et dessinées selon le prisme de la sexualité et du voyeurisme.

Il faudra des décennies avant que cette théorie se démocratise au-delà des milieux féministes, puis des bancs universitaires. Ces dernières années, le concept a aussi fait une percée dans la culture populaire. Mais #womenwrittenbymen témoigne d’un tout autre niveau de diffusion des savoirs, remarque Isabelle Boisclair, qui s’intéresse notamment aux questions de genre et de sexe dans la littérature.

« Aujourd’hui, ce que je vois, ce sont des jeunes filles de 14, 15, 16 ans, des femmes qui n’ont pas nécessairement suivi des cours de pensée féministe, mais qui en sont nécessairement les héritières », dit-elle.

Et des hommes aussi. « Le mot-clic semble surtout faire référence au cinéma, mais il n’y a aucun doute que [le regard masculin] existe aussi en littérature », remarque le romancier Daniel Grenier.

En 2019, il s’est fait mettre au défi par son éditrice Mélanie Vincelette de lire uniquement des œuvres écrites par des femmes pendant un an. Il en a résulté Les Constellées, un journal de lecture de 600 pages, et pour son auteur, une remise en question de son œuvre en construction. Aurait-il, malgré lui, perpétué des stéréotypes à travers ses personnages féminins ?

Oui, admet-il humblement. Sa nouvelle Un petit peu de calme au milieu de l’essoufflement, publiée en 2002, par exemple, racontait la mort sordide d’une femme selon le point de vue de son amant meurtrier.

« C’était le cliché de la femme qui doit mourir parce que le gars n’a pas pu résister à sa violence interne. Pour moi, c’est une forme de male gaze qui est d’autant plus perverse qu’on ne s’en rend pas compte nécessairement », constate Daniel Grenier, 20 ans plus tard.

« J’obtiens les meilleurs scores dans ce costume »

Américaine, la fin vingtaine, Morgan Ling a étudié en sciences technologiques – loin des Betty Friedan et Simone de Beauvoir de ce monde – avant de se rediriger vers l’industrie du jeu vidéo. Aujourd’hui, elle travaille comme responsable des revenus pour Riot Games (League of Legends). Et à temps perdu, elle divertit ses 137 000 abonnés sur TikTok.

« Je travaille dans un monde d’hommes. Je sais quels sont les impacts du regard masculin. Je vis ces impacts. Dans les jeux vidéo, les personnages féminins, même s’il s’agit de dures à cuire, ne portent jamais les habits appropriés. C’est toujours quelque chose de très révélateur, alors que le personnage masculin porte une armure complète », observe la jeune femme, qui a souhaité dénoncer ce deux poids, deux mesures dans une vidéo Tiktok vue 4,3 millions de fois.

« Croyez-le ou non, j’obtiens les meilleurs scores dans ce costume », affirme avec cynisme Morgan Ling dans la vidéo, vêtue d’une combinaison qui laisse peu de place à l’imagination.

Bien sûr qu’il y a de l’amusement dans ce mot-clic, reconnaît Isabelle Boisclair. Mais il est d’abord un questionnement politique : d’où viennent ces constructions sociales du genre et que nous font-elles ?

Car les jeunes utilisatrices de TikTok ne remettent plus seulement en cause les femmes « écrites » par des hommes. D’autres formes du mot-clic sont apparues depuis.

Par exemple, des filles et des garçons demandent à leur auditoire s’il pense avoir été écrit par un homme ou une femme, selon leur apparence physique, leurs goûts musicaux, leur style vestimentaire, etc. « Je crois que j’ai été écrite par un homme », estime une utilisatrice, montrant du doigt ses cheveux blonds et ses lèvres pulpeuses.

Le mot-clic #menwrittenbywomen (#hommesécritspardesfemmes) explore plutôt le concept du female gaze (regard féminin), qu’on décrit comme un point de vue plus intimiste, qui humanise plutôt que chosifie.

Ici, les utilisatrices y ont recours pour rejeter l’archétype du mâle alpha, suintant la masculinité toxique. Les Jeff Bezos et Harvey Weinstein seraient écrits par des hommes, tandis que les Timothée Chalamet, Dev Patel et Harry Styles seraient écrits par des femmes. Bref, des gars « souriants, pas forcément musclés, et respectueux », observe Isabelle Boisclair, qui y voit aussi une réponse au mouvement #metoo.

Consultez les vidéos du mot-clic #womenwrittenbymen Consultez les vidéos du mot-clic #menwrittenbywomen

Est-ce que les hommes peuvent écrire « correctement » un personnage féminin ? Bien sûr qu’ils le peuvent, croit Isabelle Boisclair. « Un homme sait ce qu’est une femme s’il écoute les femmes, les reconnaît à leur juste valeur, les lit. »

Comme l’a fait Daniel Grenier en 2019.

« [L’exercice des Constellées] m’a permis de réfléchir aux personnages féminins que j’ai écrits par le passé, dit-il. Comment je les avais mis en scène, présentés. J’ai des romans avec des passages que je n’écrirais pas de la même façon, aujourd’hui. Donc, oui, la réflexion est là, les questions aussi. »