Il habite le quartier depuis plus de 20 ans. Il en connaît tous les recoins. Impossible de faire deux pas sans croiser quelqu’un qui le reconnaît. Joshua Dolgin, alias Socalled, lève le voile sur les dessous de son Montréal juif, à cheval entre le Mile End et Outremont, avec tendresse, mais surtout avec humour, et un franc-parler sans pareil.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Bien sûr, tout le monde connaît le Mile End, ses bagels et sa communauté de juifs hassidiques voisine. Mais plusieurs autres trésors méconnus se cachent aussi dans ce coin multiethnique et hétéroclite. Plusieurs aberrations, aussi. Nous y viendrons.

Un quartier juif qui n’est plus

Notre virée avec le rappeur/DJ/producteur à qui l’on doit des métissages uniques en matière de musique – entre le hip-hop et le klezmer, entre autres – débute devant Wilensky, rue Fairmount, mythique restaurant juif familial depuis 1932 inauguré à l’origine coin Saint-Urbain. « Ceci représente le Montréal juif, nous dit d’emblée le coloré personnage. C’est une fenêtre sur le passé [a window into the past]. […] Du temps où il y avait des juifs ici ! » Les juifs d’Europe de l’Est qui avaient élu domicile dans le Mile End après la Première Guerre mondiale se sont pour la plupart exilés. Ne reste que quelques rares vestiges de leur passage ici, dont Wilensky (et Beautys, plus au sud, qui doit d’ailleurs rouvrir à la fin du mois). « Mordecai Richler raconte qu’il venait ici ! », poursuit notre guide, en passant allègrement du français à l’anglais.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Tournée du quartier en compagnie de Joshua Dolgin, alias Socalled, devant le Wilensky, symbole du Montréal juif.

Avez-vous déjà mangé un de ses sandwiches ? Non ? Vous êtes végétariens ? Then get to work !

Joshua Dolgin, alias Socalled

Tout bas, Joshua Dolgin nous glisse que ces fameux sandwiches grillés à la moutarde (« c’est non négociable »), il ne peut pas se permettre d’en manger trop souvent. « C’est du junk ! », dit-il en riant. Ironiquement, ils sont d’ailleurs non kasher – « ils mettent du fromage ! » –, symbole ultime de leur montréalité. « C’est un exemple parfait, un symbole des accommodements et du partage entre les différentes cultures dans cette ville. »

Un symbole juif

À deux pas de là, un autre incontournable : les bagels Fairmount. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si les symboles du Montréal juif de notre guide sont ici tous culinaires. « Selon moi, poursuit Joshua Dolgin, la nourriture, c’est le lien le plus direct et vivant de la culture juive. » Quant à savoir lesquels, des bagels Fairmount ou Saint-Viateur, sont les meilleurs (« comme vous savez, il y a une petite rivalité »), notre homme tranche habilement la question : « Ceux d’ici appartiennent toujours à la même famille juive. Sur Saint-Viateur, c’est une famille italienne qui a racheté l’entreprise. Et c’est super, ils font des bagels super ! assure-t-il. Je n’ai pas de préféré. Le meilleur bagel, c’est un bagel frais ! » Puis, Joshua Dolgin y va d’une anecdote cocasse : « Mais vous savez, ajoute-t-il, ils ne sont pas assez kasher pour les hassidiques ! Quelle ironie ! »

  • Autre institution juive : les bagels Fairmount, dans la même famille juive depuis ses débuts.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Autre institution juive : les bagels Fairmount, dans la même famille juive depuis ses débuts.

  • « Le meilleur bagel, c’est un bagel frais ! », affirme Socalled.

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    « Le meilleur bagel, c’est un bagel frais ! », affirme Socalled.

  • Mythique restaurant familial juif inauguré en 1932, Wilensky témoigne d’un passé qui n’existe plus.

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    Mythique restaurant familial juif inauguré en 1932, Wilensky témoigne d’un passé qui n’existe plus.

  • Socalled aime beaucoup M. Cheskie, qui lui donne régulièrement un bon pain.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Socalled aime beaucoup M. Cheskie, qui lui donne régulièrement un bon pain.

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En poursuivant sa route, Joshua Dolgin ne peut s’empêcher de nous montrer quelques autres bonnes adresses – de bouffe toujours : « Si je vous faisais un tour du Montréal italien, je vous parlerais des gnocchis della nonna, si je vous faisais un tour sud-américain, des sandwiches de chez Barros Luco ! » Sans parler des pâtisseries grecques de Delphi Variété. Plus loin, ce seront les pains de chez Cheskie, rue Bernard, « pour la communauté hassidique, mais tout le monde y est bienvenu ». « M. Cheskie est un gros fan de chants sacrés, et c’est très cool, on a cliqué comme ça, il est très généreux, il me donne du pain ! Il sait que je suis musicien, et comme les musiciens sont pauvres, ils ont besoin de pain ! »

Un passé effacé

Joshua Dolgin a atterri dans le quartier il y a 20 ans, un peu par hasard, et beaucoup par opportunisme. Alors étudiant à McGill, il se cherchait tout simplement un lieu cheap où habiter. C’est dire si les temps ont changé. « Le quartier était mort. Il y avait le café Olimpico [qui a fait des petits depuis], mais sinon, rien. » Avec les années, le musicien a eu amplement le temps d’arpenter ses rues, ses ruelles (« la quintessence de Montréal ! »), et les traces d’un passé pas si lointain, maladroitement effacées.

Le meilleur exemple ? Le Collège français, qui abritait jadis la synagogue B’nai Jacob, apparemment la plus belle et vaste en ville à l’époque.

  • « Moment terrifiant d’architecture », selon Joshua Dolgin, que cette devanture moderne pour couvrir une ancienne synagogue.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    « Moment terrifiant d’architecture », selon Joshua Dolgin, que cette devanture moderne pour couvrir une ancienne synagogue.

  • Ici et là, l’œil averti reconnaîtra des vestiges du quartier juif.

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    Ici et là, l’œil averti reconnaîtra des vestiges du quartier juif.

  • L’église de la Fédération nationale ukrainienne ayant accueilli le « légendaire » spectacle d’Arcade Fire, pour sa tournée Neon Bible, était jadis une synagogue.

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    L’église de la Fédération nationale ukrainienne ayant accueilli le « légendaire » spectacle d’Arcade Fire, pour sa tournée Neon Bible, était jadis une synagogue.

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À la fois lieu de culte et centre communautaire russe et polonais, elle était réputée pour son acoustique incroyable. Ouverte aux débuts des années 1920, elle a été vendue dans les années 1960 au Collège français. C’est à cette époque que sa façade a été remplacée par quelque chose de plus moderne. « Un moment terrifiant d’architecture », résume Joshua Dolgin, sourire en coin. « C’était une magnifique synagogue. » Ici et là, des caractères yiddish se distinguent encore. « Ça me brise le cœur. C’est tellement un manque de respect. Pourquoi ajouter cette façade hideuse ? En même temps, je blâme aussi la communauté juive. Ils n’ont pas su protéger leur héritage culturel… » Cet exemple n’est d’ailleurs pas unique. Coin Hutchison, toujours sur Fairmount, l’église de la Fédération nationale ukrainienne ayant accueilli le « légendaire » spectacle d’Arcade Fire, pour sa tournée Neon Bible, était elle aussi une synagogue dans une autre vie. Un œil aguerri saura le deviner. « Ça aussi, c’est un symbole de Montréal, les cultures qui se mêlent et s’avalent entre elles. »

Qu’est-ce qu’un juif ?

Nous voilà rue Hutchison. Au cœur de la communauté juive hassidique de Montréal. Un monde entre eux et notre guide. « Je suis juif, mais je ne suis pas croyant. Je suis culturellement juif. Mais je ne suis pas dans un ghetto. C’est important de le noter. Je suis un juif moderne. Je ne prie pas. Mais je travaille dans la culture juive. Et c’est possible ! Et c’est aussi compliqué ! » D’ailleurs, qu’est-ce qu’un juif ? demande-t-il, en arpentant la rue qui a vu naître tant de tensions entre ses résidants et la communauté orthodoxe, mais aussi une tentative de réconciliation, avec les Amis de la rue Hutchison, faut-il le souligner.

« Une race, une religion, une culture, une attitude, tout ça à la fois ? C’est compliqué ! illustre-t-il. Mais un juif peut être à la fois pauvre, riche, stupide, intelligent ! » Et amusant, assurément.

  • « Qu’est-ce qu’un juif ? se demande Joshua Dolgin. Une race, une religion, une culture, une attitude, tout ça à la fois ? »

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    « Qu’est-ce qu’un juif ? se demande Joshua Dolgin. Une race, une religion, une culture, une attitude, tout ça à la fois ? »

  • « Je suis juif, mais je ne suis pas croyant », explique Joshua Dolguin.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    « Je suis juif, mais je ne suis pas croyant », explique Joshua Dolguin.

  • Socalled, dans son appartement, a collectionné au fil du temps plus de 10 000 vinyles, dont 500 de musique juive.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Socalled, dans son appartement, a collectionné au fil du temps plus de 10 000 vinyles, dont 500 de musique juive.

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En se dirigeant vers son appartement (« son trou », comme il le dit, mi-sérieux, mi-affectueux, où il a collectionné au fil du temps plus de 10 000 vinyles, dont 500 de musique juive, parce que « Montréal a une histoire yiddish très riche ! »), notre guide nous explique la communauté hassidique de Montréal (ou plutôt les communautés, composées des Belz, Loubavitch, etc., des groupes distincts issus de villages tout aussi distincts), leurs pratiques (en passant devant un mikvé, rue Hutchison toujours, ce bain rituel), et les nombreuses tensions qui en ont découlé. Il ne cache pas sa joie de lever le voile un tant soit peu sur ce monde : « C’est une noble cause, nous remercie-t-il. Parce que c’est du manque de connaissances que découle l’ignorance… » D’ailleurs, le saviez-vous ? La musique est au cœur de la culture juive. « La Torah ne se lit pas, elle se chante ! Tout le truc est musical, non, mais n’est-ce pas dingue ? »

Ce qu’il préfère du quartier :

Wilensky, et tout ce qu’il nous a fait découvrir. Un quartier « terre-à-terre, humble, pas chic, à l’architecture plutôt moche, un quartier qui se vit, sans prétention. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’édifice à tourelle qui abrite aujourd’hui Pop Montréal était jadis le quartier général d’un photographe mythique, Norman Epelbaum, lequel a documenté pendant près de 50 ans la vie juive à Montréal.

Ce qu’il aime moins :

L’embourgeoisement, et toutes ces boutiques sans rapport, dont nous tairons gentiment le nom.

Ce dont il s’ennuie le plus :

Poopsie, son chien, partenaire de vie depuis 13 ans, qui venait tristement de le quitter lors de notre rencontre. « Tout ce que je vous ai montré, c’étaient ses adresses préférées à elle aussi. Elle était célèbre ici ! », confie-t-il, en versant une larme – ou deux – bien sentie.

À découvrir

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Œuvre murale L’anatomie de l’invisible. Dans la ruelle entres les rues De La Roche et De Brébeuf, derrière Laurier Est.

L’anatomie de l’invisible

Dans la ruelle verte qui relie les rues De La Roche et De Brébeuf, à l’ombre de l’avenue Laurier, des personnages oniriques se meuvent au rythme des paroles de Pourquoi chanter, le grand succès de Louise Forestier, résidante de l’immeuble. L’œuvre baptisée L’anatomie de l’invisible, et signée Carlito Dalceggio, égaie le passage depuis 2017.

Laila Maalouf, La Presse

Consultez la fiche de l’œuvre

Le Musée Romeo’s

Un musée gratuit ouvert au public 24 heures sur 24 ? Même le premier musée d’art urbain au Canada ? En plein cœur du Mile End ? Le Musée Romeo’s (initiative de la distillerie du même nom) réunit les œuvres de 24 artistes montréalais, dont Pony, Bryan Beyung et Annie Hamel. Le public peut les admirer dans les cages des escaliers des fameuses tours de bureaux des 5445 et 5455, avenue De Gaspé.

Émilie Côté, La Presse

Consultez le site du musée