On a (encore) « deux gros mois devant nous », a averti mardi le premier ministre du Québec, François Legault, montrant du doigt les variants et ses conséquences sur les plus jeunes. Après plus d’un an de restrictions, est-il possible d’être (encore) résilients ? On en discute avec la psychiatre Cécile Rousseau et le psychologue Joe Flanders.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Cette année, le printemps s’amorce de nouveau sous le signe des mesures sanitaires au Québec, avec un couvre-feu à 20 h à Montréal et dans plusieurs régions. À cela s’ajoute désormais l’obligation de porter le masque à l’extérieur dès qu’on fait une activité avec quelqu’un qui n’habite pas à la même adresse.

« Est-ce normal d’être exaspérés, fatigués, d’en avoir assez ? La réponse est oui », dit d’emblée la médecin-psychiatre Cécile Rousseau. « Est-ce qu’on a la capacité de continuer dans cette situation-là ? Je dirais que la réponse est aussi oui. L’un n’empêche pas l’autre. »

L’Histoire, rappelle Cécile Rousseau, a montré la grande capacité de résilience des humains, capables de survivre à pire, plus longtemps.

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Cécile Rousseau, professeure titulaire à la division de psychiatrie sociale et transculturelle de l’Université McGill

Après une première, une deuxième puis une troisième vague, pour ne plus être déçus à répétition par l’effet yoyo, bien des gens ont mis en place des mécanismes d’adaptation au stress chronique. « Et la meilleure stratégie d’adaptation, c’est de se dire qu’on est capable de vivre et de survivre même si ça dure toujours », croit la médecin-psychiatre.

Un récent sondage commandé par Radio-Canada montre en effet un certain pessimisme chez les Canadiens : plus de la moitié des répondants ne pensaient pas retrouver une vie à peu près normale avant 2022.

Reconnaître le ras-le-bol

Cela dit, il est important de reconnaître et d’entendre la colère et la frustration vécues par une partie de la population, note la Dre Cécile Rousseau. La capacité d’adaptation de certains a été dépassée par les deuils à répétition.

« Ça ne justifie pas de casser des choses ou de blesser des gens », dit-elle en référence à la manifestation dans le Vieux-Montréal, dimanche, qui s’est soldée par du vandalisme. « Mais c’est suffisamment compréhensible pour qu’il y ait un appel non moraliste à la solidarité. »

Si on stigmatise ceux qui expriment leur ras-le-bol, dit-elle, « ce que ça va faire, c’est amener un affrontement accru entre ceux qui en ont ras le bol et qui veulent juste tout envoyer promener, et ceux qui deviennent les gardiens d’une orthodoxie ».

Cécile Rousseau voit d’ailleurs émerger des conflits dans les couples, dans les milieux de travail, dans les écoles, dans la rue et dans le tissu social. L’indulgence demeure la clé, estime-t-elle.

Si jamais les restrictions (et le stress chronique) perdurent au-delà de l’été, aurons-nous la capacité de rester résilients ? Oui, estime Cécile Rousseau. Mais elle croit que, pour ne pas déprimer, les gens voudront de plus en plus retrouver un pouvoir d’agir et de faire eux-mêmes l’analyse des risques et des bénéfices. « Je pense qu’actuellement, à un microniveau, beaucoup de gens s’en sortent en reprenant ce pouvoir d’agir, c’est-à-dire en se disant : “Dans l’ensemble, je respecte les mesures, mais pour telle ou telle chose, pour le bien-être de mes enfants, de mes parents ou de cette amie en difficulté, je vais faire une exception…” »

Le renouveau du printemps

Selon le psychologue Joe Flanders, même si le printemps arrive avec de nouvelles restrictions et que les nouvelles concernant les variants peuvent être décourageantes, le retour du beau temps et des possibilités de se voir à l’extérieur devrait avoir un effet positif sur l’humeur collective. « Ça va donner plus d’énergie et de force pour traverser cette période qui ne va pas nécessairement durer très longtemps grâce à la vaccination », dit Joe Flanders.

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Joe Flanders, fondateur de Mindspace et professeur adjoint en psychologie de l’Université McGill

« Et ce qui est intéressant, c’est qu’après toute la déprime, le découragement et l’anxiété qui sont venus avec les restrictions et les mauvaises nouvelles depuis plus qu’un an, on va voir arriver l’autre côté : le retrait graduel des restrictions, les bonnes nouvelles, l’espoir, souligne-t-il. Ça va être merveilleux et tellement énergisant ! »

François Legault a rappelé mardi que les adultes qui veulent se faire vacciner pourront l’être d’ici le 24 juin — un autre aspect qui pourrait avoir un impact positif sur le plan psychologique, croit Joe Flanders, qui a été vacciné lundi. « C’est incroyable, ce que l’on vit actuellement. »

Quelques conseils pour traverser le printemps

• Faire alliance avec la nature et socialiser à l’extérieur. « Habiter son corps, dehors, c’est très important en ce moment », estime la psychiatre Cécile Rousseau.

• Bouger. « Il faut dépenser son énergie, marcher, courir ou faire du yoga dehors », conseille le psychologue Joe Flanders.

• Laisser les autres nous soutenir… et soutenir les autres. « C’est la façon la plus directe de ressentir calme et bien-être », souligne Joe Flanders.

• Respirer et se rappeler que c’est la situation qui est en cause si vous avez des conflits. « Faisons du heavy métal ou de la peinture au doigt, mais essayons de ne pas trop nous faire de mal », résume Cécile Rousseau.