Critiqué à quelques reprises au cours des dernières années pour l’hypersexualisation entourant ses campagnes publicitaires, le détaillant de vêtements Garage, populaire auprès des jeunes filles, est de nouveau montré du doigt. Des parents et des organismes luttant contre l’exploitation sexuelle dénoncent l’utilisation de l’expression anglaise « send nudes » dans une infolettre envoyée aux abonnées. Même si l’envoi a eu lieu il y a un mois, le mouvement ne s’essouffle pas.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

L’infolettre décriée a été transmise par courriel aux abonnées de la version anglophone, le 16 février. On peut y lire « Send nudes » en gros caractères, une expression employée sur les réseaux sociaux pour désigner l’action d’envoyer à quelqu’un des photos de soi dénudé. En mode, le terme « nude » est utilisé pour désigner les vêtements dont la teinte se rapproche de la couleur de la peau, des produits que Garage, propriété de l’entreprise montréalaise Groupe Dynamite, souhaitait promouvoir avec cette infolettre.

Beaucoup ont critiqué la campagne sur les réseaux sociaux, dont de nombreux parents d’adolescentes. Plus de 450 commentaires ont été laissés sur la page Facebook de Garage à ce sujet. Le 21 février, sept organismes du Canada anglais qui luttent contre la traite des personnes et l’exploitation sexuelle ont mis en ligne une vidéo pour dénoncer cette campagne et inviter la direction de Garage au dialogue. On y entend notamment Carol Todd, mère d’Amanda Todd, cette adolescente de 15 ans de la Colombie-Britannique qui s’est suicidée en 2012 après avoir mis en ligne une vidéo devenue virale, dans laquelle elle expliquait avoir été victime de sextorsion.

La direction de Garage n’ayant pas répondu à l’appel des organismes, l’instigatrice du mouvement, Timea E. Nagy, fondatrice de Timea’s Cause, entreprise qui travaille à l’éducation et à la mobilisation contre le trafic humain, a mis en ligne mardi une nouvelle vidéo dans laquelle elle explique les dommages que peut causer une telle campagne et incite le public à déposer une plainte et à réclamer une réglementation plus musclée.

Regardez la vidéo sur le site web de Timea's Cause

Elle-même victime de trafic humain et survivante, cette femme d’origine hongroise a été retenue en otage et forcée de travailler dans l’industrie du sexe à Toronto après son arrivée au Canada, en 1998. Elle est membre du Conseil consultatif international des survivants de la traite, nouvellement créé par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

« Une des choses sur lesquelles j’ai accumulé beaucoup de connaissances, pas seulement à partir de mon expérience personnelle, mais aussi parce que j’ai travaillé en collaboration avec les corps policiers, c’est combien il est important que nos enfants aient une bulle sociale saine et soient exposés à des messages sains d’autonomisation (empowerment) », expose Timea E. Nagy.

Selon elle, cette publicité est problématique parce qu’elle envoie le message « que c’est cool de se dénuder et d’envoyer des photos de soi nue ».

Mais ce n’est pas cool. Dans la réalité, il y a des filles qui sont victimes de trafic humain ou de sextorsion et de cyberharcèlement.

Timea E. Nagy

L’ancienne journaliste et ancienne présidente du Conseil du statut de la femme aujourd’hui sénatrice Julie Miville-Dechêne s’est jointe au mouvement lancé par Timea E. Nagy.

« Dans un contexte où une partie de la clientèle de Garage est formée de jeunes filles […], de faire un jeu de mots de ce genre en envoyant une infolettre dans des familles où il y a des mineurs, ça me semble non seulement de mauvais goût, une mauvaise idée, mais c’est inacceptable dans un contexte où on sait qu’on est en pleine pandémie et qu’il y a des possibilités d’abus plus grands parce qu’il y a une présence plus importante des jeunes sur les réseaux sociaux », affirme celle qui est également vice-présidente du Groupe multipartite de lutte contre l’esclavage moderne et la traite des personnes.

Ce n’est pas la première fois que Garage utilise l’expression « send nudes » dans une infolettre. Selon le site d’archivage Email Tuna, un courriel ayant pour objet « yeah we’re sending nudes » a été envoyé le 23 février 2019.

La réponse de Garage

Jointe par La Presse, la présidente-directrice générale de Groupe Dynamite, Elizabeth Edmiston, a indiqué qu’elle n’émettrait pas de commentaires, nous renvoyant à la réponse émise par le service à la clientèle à ceux qui ont communiqué avec l’entreprise.

« Bien que nous reconnaissons que les adolescentes magasinent chez Garage, nous avons changé notre clientèle cible pour les jeunes femmes, dit le message. Nous sommes 18 ans et plus et avons évolué pour devenir une marque qui privilégie la confiance, le courage et l’émancipation des jeunes femmes. […] Nous sommes fidèles à notre nouvelle identité de marque, mais sommes toujours à l’écoute de vos commentaires. »

« Je ne vois pas en quoi écrire le slogan Send nudes procure la moindre autonomisation ou empowerment à des filles de 18 ans quand on sait que ce genre de sexto peut se retourner contre celles qui les envoient et être distribué dans les écoles », dénonce Julie Miville-Dechêne.

La traite de personnes concerne les jeunes de 12 à 21 ans. Je m’en fiche, de qui vous ciblez. Vous ciblez les femmes qui sont les plus vulnérables.

Timea E. Nagy

Au moment de l’envoi de l’infolettre critiquée, la section À propos de la page Facebook de Garage faisait pourtant référence aux adolescentes. La description de l’entreprise a été modifiée au début du mois de mars.

Mère de deux adolescentes, la Québécoise Christine Shipley constate que la clientèle de Garage n’est pas qu’adulte. « Il y a une responsabilité sociale à adapter ton message en fonction de ta vraie clientèle », soutient-elle. Avant l’envoi de l’infolettre « Send nudes », ce sont les photos utilisées par Garage dans la section maillots de bain de son site web qui l’ont dérangée. Début février, elle a déposé une plainte aux Normes de la publicité, organisme d’autoréglementation de l’industrie chargé d’appliquer le Code canadien des normes de la publicité. « On y voit une fille qui prend des photos style sexto, déplore-t-elle. Tout est dans la suggestion, et c’est cette suggestion qui est dérangeante. »

Quelques photos tirées du site web de Garage

  • Photo de la campagne « Send nudes » de Garage

    PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE GARAGE

    Photo de la campagne « Send nudes » de Garage

  • Photo de la campagne « Send nudes » de Garage

    PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE GARAGE

    Photo de la campagne « Send nudes » de Garage

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Ni Christine Shipley ni Timea E. Nagy n’appellent au boycottage de Garage, mais elles souhaitent être entendues par la direction de l’entreprise. « Il est temps que les entreprises qui utilisent l’image pour leur marketing soient responsables socialement, lance Mme Shipley. Peut-on leur demander de mettre la barre plus haut ? »

La directrice des communications aux Normes de la publicité, Danielle Lefrançois, confirme que de nombreuses plaintes ont été reçues concernant la campagne « Send nudes » de Garage. Elle ne peut toutefois en préciser le nombre puisque l’organisme ne répond qu’aux 10 premières plaintes reçues pour un même dossier. Dans le cas de Garage, ce chiffre a été atteint.

À quelles sanctions les contrevenants au Code s’exposent-ils ?

On n’impose pas d’amende. Il n’y a pas de sanction comme telle. Si, après analyse, les Conseils des normes retiennent une plainte, il est demandé à l’annonceur de retirer sa publicité. La décision est également rendue publique.

Danielle Lefrançois, directrice des communications aux Normes de la publicité

Selon l’article 14 du Code des normes de la publicité, les publicités ne doivent pas « encourager expressément ou montrer une indifférence manifeste à l’égard d’un comportement illicite » ou « miner la dignité humaine ou afficher une indifférence manifeste à l’égard d’une conduite ou d’attitudes portant atteinte aux normes de décence publique prévalant au sein d’un important segment de la société, ni de les encourager gratuitement et sans raison ».

Les Lignes directrices sur la représentation des femmes et des hommes dans la publicité, qui accompagnent le Code, indiquent quant à elles que la publicité devrait éviter l’utilisation inappropriée de la sexualité ou son exploitation.

En 2019, l’Advertising Standards Authority, équivalent britannique des Normes de la publicité, a retenu une plainte à l’endroit du détaillant Boohoo pour l’utilisation de l’expression « send nudes » dans une infolettre, arguant qu’elle était « plus susceptible d’être interprétée comme une demande harcelante de photos sexuelles plutôt que comme une référence à une gamme de vêtements ».