C’est délibérément baveux, irrévérencieux, provocateur… et drôle ! Mais le réalisateur des cinq capsules satiriques Moi j’ai un ami blanc, en ligne depuis une semaine, espère surtout que les internautes « issus de la majorité » comprendront vraiment leur message : le racisme blesse.

Simon Chabot Simon Chabot
La Presse

« Devine c’est quoi la différence entre un yogourt et un Blanc. Le yogourt, tu le laisses cinq ans, et il va développer sa propre culture… »

Le ton est donné ! Les fausses pubs télé de la campagne Moi j’ai un ami blanc inversent les rôles : au tour des Blancs d’être vus à travers le prisme déformant des stéréotypes. Des microagressions, des commentaires malhabiles, des rires condescendants, en voulez-vous, en voilà ! Pour un Blanc qui se demande encore ce que ça fait d’être sous le feu nourri du racisme ordinaire, l’exercice peut être révélateur. Il devrait même être fâchant, croit le réalisateur Julien Boisvert, un Blanc qui adore « renverser les paradigmes ».

Jusqu’à présent, constate-t-il, ceux qui commentent sur les réseaux sociaux les capsules où des citoyens issus de la diversité présentent un « ami blanc », qu’ils aiment malgré tous ses défauts, semblent réagir… un peu trop bien. « Oui, on veut que ce soit bien reçu, dit le réalisateur, mais en même temps, si on n’a que des commentaires positifs, on rate un peu notre coup. »

Les Blancs sont supposés mal réagir, c’est cette expérience-là qui est formatrice.

Julien Boisvert, réalisateur des capsules Moi j’ai un ami blanc

Julien Boisvert s’en voudrait, donc, si le miroir volontairement grossissant qu’il a tendu à ses semblables devait empêcher une prise de conscience. « Les personnes racisées vivent avec ces stéréotypes à longueur d’année, explique-t-il. Il faut se mettre dans leur peau pour réaliser à quel point la norme blanche est partout. Et quand tu ne corresponds pas à cette norme, tu te fais rentrer dedans. Les Blancs doivent s’en rendre compte. »

Les cinq capsules de Moi j’ai un ami blanc ont été écrites par des artistes d’origines atikamekw, anishnabe, haïtienne, tunisienne, congolaise, camerounaise et québécoise. Le réalisateur leur a donné carte blanche le printemps dernier pour l’écriture des textes, se contentant d’assurer une certaine uniformité entre les vidéos, tournées pendant l’été. Julien Boisvert a aussi voulu jouer, avec une belle dose d’autodérision, l’un des amis blancs… un cinéaste qui fait des films sur les opprimés et qui se prend pour le « sauveur le monde ».

Provoquer des changements

Capsule Émile de Moi j’ai un ami blanc

Dans la capsule qu’il a scénarisée, Alexandre Nequado, un Atikamekw de Manawan, témoigne de son affection pour Émile, un Blanc trop bavard. Il a adoré participer au projet. « J’ai voulu faire écho aux préjugés des Blancs qui viennent sur notre territoire, explique-t-il. Chez nous, tu peux rendre visite à quelqu’un et rester 10 minutes sans rien dire, c’est normal, mais les Blancs trouvent ça bizarre… »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Pour Alexandre Nequado, un Atikamekw de Manawan, la satire est un bon moyen de provoquer un examen de conscience sur le racisme sans tomber dans le blâme.

J’ai trouvé ça vraiment intéressant de me glisser dans la peau de quelqu’un de la culture dominante.

Alexandre Nequado, Atikamekw de Manawan

À ses yeux, la satire est un bon moyen de provoquer un examen de conscience sans tomber dans le blâme. L’important, croit-il, c’est que les choses n’en restent pas là, que la société continue d’évoluer.

Un point de vue qu’il développe dans une touchante vidéo tournée dans la foulée de l’affaire Joyce Echaquan, cette mère de famille de Manawan morte après avoir subi des insultes racistes à l’hôpital de Joliette. « Est-ce que vous pensez que c’est de votre faute ? demande-t-il dans le clip produit par Wapikoni. Moi, je vous dis que ça ne vous appartient pas. Pas maintenant. Mais si d’ici 20 ans rien n’a changé, là vous allez avoir raison de vous sentir mal. »

> Écoutez le clip de Wapikoni

Capsule Marie-Philippe de Moi j’ai un ami blanc

Emna Achour, scénariste d’origine tunisienne de la capsule sur Marie-Philippe, une Blanche amatrice de yoga « sensible à tellement de causes », se félicite d’avoir déjà provoqué des réactions constructives chez des proches, qui ont réalisé après une première écoute « avoir peut-être eux aussi déjà fait des commentaires plates ». « Il y a déjà eu des milliers de partages, des médias en ont parlé jusqu’en France [20minutes.fr], c’est un beau succès », ajoute-t-elle.

Une campagne « extrêmement efficace »

Invité par La Presse à commenter les clips de Moi j’ai un ami blanc, le président de l’agence de publicité Havas Montréal, Stéphane Mailhiot, s’enthousiasme : « Ses créateurs ont mis le doigt pile sur ce qui allait faire réagir, dit-il. On pense toujours que les autres ont des biais, mais pas soi. Ils sont allés à la limite du cliché acceptable, ça nous bouscule sans nous mettre en colère, c’est drôle… D’un point de vue de communication, c’est une approche extrêmement efficace. »

Stéphane Mailhiot, un homme blanc qui se décrit lui-même comme le « contraire de la diversité », n’a qu’une critique à formuler :

Ce qu’il manque, c’est une clé, que la campagne me dise ce qu’elle voudrait que je fasse, maintenant.

Stéphane Mailhiot, président de l’agence de publicité Havas Montréal

Sans doute sera-t-il heureux d’apprendre que Julien Boisvert n’a pas dit son dernier mot. « Nous lançons ce jeudi un concours pour inviter les internautes à présenter eux-mêmes leur ami blanc et ce qu’il a changé dans leur vie, dit le réalisateur. Et pour pousser la satire plus loin encore, nous allons bientôt publier cinq tutoriels pour se faire un ami blanc… »

D’ici là, vous pouvez aussi explorer avec humour vos propres biais en répondant aux deux surprenants quiz qui se trouvent sur le site de Moi j’ai un ami blanc.

> Consultez le site de Mon ami blanc