Les professionnels de la santé le constatent : la solitude, en temps de pandémie, ne laisse personne indifférent. Beaucoup en souffrent, certains s’en accommodent tant bien que mal… et d’autres s’ennuient cruellement des moments où ils pouvaient se retrouver seuls. Portraits et pistes de solution.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Laurence Inkel habitait encore chez ses parents lorsque le confinement a été décrété au printemps dernier. Durant l’été, la jeune femme de 24 ans a déménagé seule en appartement, à Montréal. Pour certains, l’idée de choisir de s’isoler peut sembler inconcevable, mais l’étudiante à la maîtrise en sexologie a trouvé beaucoup de réconfort en s’installant dans son nouvel appartement.

PHOTO FOURNIE PAR LAURENCE INKEL

Laurence Inkel

« Les moments où je me suis sentie le plus seule, c’était quand j’étais avec mes parents. Mon confinement chez eux était vraiment difficile », raconte-t-elle, précisant que sa relation avec sa mère et son père a « toujours été un peu difficile ». « Quand tu n’es pas dans une bonne dynamique, quand ce n’est pas sain et harmonieux, tu te sens encore plus seule, tu es pognée là-dedans parce que le monde extérieur est sur pause. »

Laurence a décidé de ne pas avoir de colocataire et s’en réjouit, à l’aise dans sa solitude. « En étant avec des colocs tout le temps, où est-ce que tu vas te ressourcer ? », se demande-t-elle.

Tous n’ont bien sûr pas ce même rapport à la solitude.

Il y a ceux qui trouvent leur compte [dans les moments de solitude imposés par le confinement] parce que leurs besoins de base sont comblés. Ils ont le travail, un contact avec quelques amis ou collègues. Ils ne ressentent pas de besoin excessif de faire des rencontres, d’être actifs, ça ne change rien à leur routine. Au contraire, il y en a certains dont l’équilibre de vie dépendait des sorties sociales, du travail, du sport, des voyages…

Jocelyne Bounader, psychologue

« Être pris avec soi-même »

Maud Beaudoin a pour sa part énormément souffert de la solitude imposée par le confinement. Elle est de ceux pour qui la vie sociale et professionnelle est indispensable au bien-être. Quand la COVID-19 a forcé le confinement, elle a dû mettre fin à ses vacances au Mexique et s’isoler pendant 14 jours. À son retour au Québec, elle a appris qu’elle ne pourrait reprendre ses deux emplois. « J’ai trouvé ça extrêmement difficile au début, parce que de perdre deux emplois en même temps, quand tu es habituée à travailler six jours sur sept, 65 heures par semaine, ça donne un coup », dit celle qui a depuis repris le travail.

PHOTO FOURNIE PAR MAUD BEAUDOIN

Maud Beaudoin

Sa colocataire, qui occupait un emploi essentiel, allait travailler, pendant qu’elle devait s’acclimater à un quotidien solitaire et monotone. « J’avais l’impression de ne pas être capable de me trouver quelque chose d’utile à faire, raconte-t-elle. En étant autant confrontée seule avec soi-même, on vit ou on revit des choses qu’on ne voulait pas, avec lesquelles on n’a pas le choix de dealer. […] Il fallait absolument que je me trouve quelque chose à faire, je devenais folle. Je passais de la fille toujours trop occupée à la fille qui ne sortait plus de chez elle et qui broyait du noir. »

Les moments de solitude, surtout lorsqu’on n’y est pas habitué, peuvent être très « confrontants », explique Jonathan Brazeau, coordonnateur et bénévole à l’organisme Écoute Entraide.

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Jonathan Brazeau, intervenant d’Écoute Entraide

Avec la solitude et l’isolement vient aussi le temps de réfléchir. En temps normal, les gens ont moins le temps d’analyser comment va la vie et de faire une mise au point. Et quand on a du temps pour le faire, c’est là qu’on réalise que certaines souffrances sont là.

Jonathan Brazeau, coordonnateur et bénévole à l’organisme Écoute Entraide

« C’est dur d’être pris avec soi-même aussi longtemps quand on n’est pas habitué à l’être, dit Maud Beaudoin, qui déplore également que le soutien psychologique soit difficile à trouver. La famille et les amis, c’est le meilleur remède quand le cœur n’y est pas, et ça aussi, on se l’est fait enlever. »

« Ça touche tout le monde »

Le problème de l’isolement social et de la solitude est présent en tout temps, pandémie ou pas, affirme Véronica Ponce, bénévole à Écoute Entraide depuis 2010. « En général, on reçoit beaucoup d’appels liés à la solitude. Ç’a été déroutant, quand j’ai commencé à faire de l’écoute, de réaliser à quel point des gens sont seuls. Ils n’ont pas d’amis, pas de famille. »

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Véronica Ponce, intervenante d’Écoute Entraide

Pour beaucoup de ces gens, la routine ne change pas beaucoup depuis le confinement. Mais pour ceux qui étaient au bord de l’isolement et se trouvent maintenant complètement esseulés, l’impact est plus dur. « Ils avaient très peu de contacts, mais ils utilisaient des services communautaires, par exemple. C’était leur ligne de survie », explique Véronica Ponce, qui donne l’exemple d’un homme qui profitait de cours de peinture pour avoir une vie sociale.

Comme être humain, le besoin de connexion contribue à notre équilibre, à notre santé mentale comme physique. C’est un besoin presque inscrit dans nos gènes, notre survie en dépend. Pour la plupart des gens, quand cette connexion n’est pas là, c’est un peu comme se priver de nourriture et de sommeil.

Jocelyne Bounader, psychologue

Jonathan Brazeau rapporte que la solitude ne discrimine pas : jeunes et moins jeunes en sont affectés. « Ça touche tout le monde », résume-t-il.

Véronica Ponce précise toutefois que la pauvreté et le non-emploi ont un grand impact. Le travail permet des possibilités d’interactions. Le fait de pouvoir parler à ses proches virtuellement peut aussi être d’une précieuse aide, estime la Dre Jocelyne Bounader, psychologue, qui conseille à ceux qui le peuvent de miser sur cet outil pour garder le contact. Or, sans accès à l’internet ou aux bibliothèques, il est impossible pour certains de se tourner vers les réseaux sociaux ou les outils de communications comme Skype ou Zoom.

La bulle, un besoin

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Certaines personnes tolèrent aussi difficilement le manque de solitude. Ne pas avoir accès à des moments à soi peut également peser lourd sur la santé mentale.

Tout comme Laurence Inkel l’a vécu chez ses parents, privée d’espace pour se ressourcer, certaines personnes tolèrent aussi difficilement le manque de solitude. Ne pas avoir accès à des moments à soi peut également peser lourd sur la santé mentale.

On a besoin de connexion comme on a besoin de notre bulle. On ne peut pas être tout le temps en contact, tout le temps sollicités, c’est épuisant.

Jocelyne Bounader, psychologue

« Pour certains, cette bulle nécessaire à leur bien-être leur a été enlevée, poursuit-elle. Parce qu’ils sont plusieurs à habiter dans un endroit pas très grand. Parce qu’ils ont de jeunes enfants qui demandent tout leur temps. »

Jonathan Brazeau pose le même constat. « Ça crée beaucoup d’anxiété pour ces gens-là. On les a sortis de leurs habitudes eux aussi, observe-t-il. On reçoit beaucoup d’appels de chicane de couple. Lorsqu’une friction s’installe, ce n’est pas pareil quand on est toujours à la maison. »

À ceux en manque de solitude, la psychologue Jocelyne Bounader conseille de trouver l’équilibre de leur routine. Compartimenter son temps et son espace, le plus possible, permet de trouver des moments pour soi qu’on n’a pas l’impression de pouvoir s’accorder autrement. Surtout, il ne faut pas hésiter à mettre tout le reste sur pause un instant pour prendre un instant seul.

« On va passer au travers »

Il n’est pas impossible d’être bien dans sa solitude. Pour plusieurs personnes, il y a même un certain réconfort à trouver dans la situation actuelle. « Ça m’a surprise de voir que certains se sentent moins seuls parce qu’ils voient que beaucoup d’autres gens sont seuls en ce moment, que tout le monde est dans le même bateau », affirme Véronica Ponce, dont l’organisme aide à briser l’isolement en offrant une oreille attentive à ceux qui en ont besoin. Le recours à ces offres bénévoles (Tel-Jeunes, Tel-Aînés, Tel-Écoute, mais aussi plusieurs organismes communautaires) peut offrir un grand soulagement.

Jocelyne Bounader estime que l’on peut tenter d’« explorer ce que le confinement nous offre » lorsque la solitude nous pèse.

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La psychologue Jocelyne Bounader

Je ne dis pas qu’il faut se convaincre que c’est bon pour nous, mais il y a des choses que l’on contrôle et d’autres que l’on ne contrôle pas. Il faut reprendre le contrôle sur les choses que l’on peut changer et travailler là-dessus.

Jocelyne Bounader, psychologue

On ne peut changer le fait que le Québec est de nouveau en semi-confinement, mais on a un certain pouvoir sur ce qu’on peut faire de son temps seul. La situation peut ouvrir la porte à des occasions de bénévolat, par exemple, ou permettre de prendre le temps pour une activité à laquelle on n’avait pas l’occasion de s’adonner avant, ajoute Jocelyne Bounader.

Selon la professionnelle, il est surtout primordial que les personnes sur lesquelles pèse une affligeante solitude se rappellent que « c’est difficile, mais ce n’est qu’un passage, avec un début et une fin ». « Des fois, on est là-dedans et on a l’impression que ce sera notre vie pour toujours, signale-t-elle. Mais on va passer à travers, c’est sûr. »