Les parents québécois versent 7,33 $ l’heure en moyenne aux ados qui gardent leurs enfants de façon occasionnelle, selon un récent sondage. Un salaire souvent moins élevé que celui accordé pour d’autres tâches ponctuelles comme la tonte de gazon et la promenade de chiens. Le gardiennage, un emploi informel encore majoritairement féminin, serait-il le reflet de l’iniquité salariale qui subsiste dans la société ?

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Le salaire des gardiens et gardiennes d’enfants est un sujet qui revient régulièrement sur les forums de parents. Et il y a rarement consensus. Si certains disent offrir 5 $ ou 6 $ l’heure, d’autres estiment qu’il est injuste de les payer moins de 10 $.

Mathieu Bergeron est de ceux-là. Chargé de projet en équité salariale au Carrefour jeunesse-emploi Portneuf, il a mené en juin dernier, en collaboration avec le site internet Vie de Parents, un sondage en ligne auprès de 2000 parents québécois afin de connaître le salaire versé pour le gardiennage. Près du quart des répondants ont déclaré que les gardiennes d’enfants devraient recevoir 5 $ de l’heure, tandis qu’un autre quart a répondu le double. Le sondage montre que le taux horaire tend à être plus élevé en ville (Montréal et Québec) qu’en région.

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« J’ai été surpris de constater qu’en 2020, les gardiens et gardiennes des jeunes enfants sont payés moins que la moitié du salaire minimum, et moins qu’en 1985 », dit celui qui se souvient d’avoir reçu une rémunération de 3 $ l’heure lorsqu’il faisait du gardiennage dans les années 80.

Mathieu Bergeron ne jette toutefois pas la pierre aux parents, qui ne font bien souvent que s’aligner sur les salaires offerts dans leur entourage ou n’ont parfois pas les moyens de payer davantage.

PHOTO FOURNIE PAR MATHIEU BERGERON

Mathieu Bergeron, chargé de projet en équité salariale au Carrefour jeunesse-emploi Portneuf

Lui-même père de famille, il avoue avoir été surpris lorsqu’un jour, une adolescente qu’il payait 6 $ l’heure lui a annoncé ne plus être disponible pour le gardiennage parce qu’elle avait trouvé un emploi « plus payant ». Constatant que les membres de son entourage donnaient un montant similaire, il s’est demandé pourquoi il semblait normal de rémunérer des adolescents en deçà du salaire minimum. Un sujet qui suscite d’ailleurs le malaise lorsqu’il l’aborde avec des parents de son entourage.

Par l’entremise du sondage, il a pu constater que plusieurs justifient un bas salaire par la simplicité de la tâche ; par le fait que ces revenus sont non déclarés donc, non imposables ; par leurs propres revenus ; et par la croyance que les adolescents engagés n’ont parfois pas l’âge légal pour travailler, alors qu’il n’y a, au Québec, pas d’âge minimum pour commencer à occuper un emploi. « Il ne fait rien, pour moi, c’est la plus grande des insultes ! », lance Mathieu Bergeron.

Un jeune vient chez nous, même s’il chatte avec ses amis, écoute Netflix, mange des Cheetos quand les enfants dorment, il est quand même présent dans ma maison. Il s’occupe de mes enfants s’ils se lèvent et qu’ils sont malades.

Mathieu Bergeron, chargé de projet en équité salariale au Carrefour jeunesse-emploi Portneuf

Mais il y a, au cœur de sa démarche, un malaise encore plus profond. En analysant les salaires des jeunes membres des Coopératives jeunesse de service (CJS) et des Coop d’initiation à l’entrepreneuriat collectif (CIEC) de la MRC de Portneuf, il a relevé que le gardiennage était l’emploi le moins bien payé, derrière la tonte de gazon, le cordage de bois… et la promenade de chiens. Précisons que les tarifs sont établis par les jeunes eux-mêmes en fonction notamment du prix du marché.

Taux horaire moyens en 2020 *

• Gardiennage d’enfants 7 $
• Gardiennage et promenade d’animaux 9 $
• Jardinage 12 $
• Tonte de gazon 12 $
• Cordage de bois 13 $

* CJS et CIEC de la MRC de Portneuf

Il n’existe pas de données qui aient été compilées concernant les tarifs moyens à l’échelle provinciale.

« On demandait 10 $ pour promener un chien, parce que c’est quand même un luxe, et 6 $ pour le gardiennage », indique Maïka Perron, 12 ans, qui était membre de conseil d’administration de la CJS Deschambault-Grondines, l’été dernier. « On s’était basés sur le montant que ceux qui gardaient déjà demandaient. »

Pourtant, quand Mathieu Bergeron lui a demandé, à elle et à d’autres jeunes, d’évaluer les différentes tâches en fonction de leurs exigences, le gardiennage arrivait devant toutes les autres. « Comparativement aux autres tâches, il y a beaucoup de responsabilités. Il faut nourrir l’enfant, jouer avec lui », réalise Maïka Perron. Après cet atelier, le conseil d’administration a donc décidé d’augmenter le tarif du gardiennage à 8 $ de l’heure. Et tous n’étaient pas d’accord.

Selon Yves Hallée, professeur agrégé au département des relations industrielles de l’Université Laval, il faut faire preuve de prudence lorsqu’on fait des comparatifs en lien avec l’équité salariale, puisque plusieurs paramètres entrent en ligne de compte, dont les qualifications, les responsabilités, les efforts et les conditions dans lesquelles le travail est effectué.

Est-ce qu’un laveur de vitres a davantage de responsabilités qu’une gardienne d’enfants ? Poser la question, c’est y répondre.

Yves Hallée, professeur à l’Université Laval

S’il veut amener les jeunes à mieux négocier leur salaire, Mathieu Bergeron souhaite également une prise de conscience des adultes. « C’est une iniquité basée sur le genre », nomme-t-il aujourd’hui, après avoir multiplié les recherches sur l’équité salariale.

« On a un travail de conscientisation collective et de reconnaissance de cette classe d’emplois là. Parce que ce que je dis aux jeunes quand je les sous-paie, que ce soit des garçons ou des filles, c’est que cette classe d’emplois-là ne mérite pas un salaire élevé. On les conditionne. »

3 $ de moins l’heure

Une étude réalisée par Guides du Canada l’an dernier a démontré que l’iniquité salariale ne touche pas que les femmes adultes. Elle touche aussi les adolescentes. Dans le cadre de leur emploi d’été de 2018, à temps plein, les adolescentes ont gagné environ 3 $ l’heure de moins que leurs comparses masculins. Lorsqu’il s’agissait d’un travail informel auprès de membres de la famille ou de voisins, l’écart se creusait à 6,31 $ de l’heure ; 28 % des filles occupaient alors un emploi basé sur le soin des personnes, contre 17 % des garçons.

> Consultez l’étude

Pour l’économiste féministe Ruth Rose, professeure associée au département des sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal, il n’y a pas de doute :

Il y a de la discrimination systémique à l’égard des femmes dans l’économie québécoise et, par extension, des jeunes filles.

Ruth Rose, professeure à l’UQAM

« C’est le reflet des stéréotypes et des préjugés qui touchent l’ensemble de la société et le marché du travail », ajoute celle qui fait également un parallèle avec les stages professionnels, généralement mieux rémunérés dans les secteurs à prédominance masculine. Des stages qui, à l’instar du gardiennage ponctuel, ne sont pas couverts par la Loi sur les normes du travail.

Le « prendre-soin » sous-valorisé

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Le professeur Yves Hallée n’hésite pas à faire un parallèle entre l’iniquité vécue par les gardiennes d’enfants adolescentes et la situation vécue par les femmes sur le marché du travail.

Le professeur Yves Hallée a mené des recherches sur l’équité salariale et la rémunération. Il n’hésite pas, lui aussi, à faire un parallèle entre l’iniquité vécue par les gardiennes d’enfants adolescentes et la situation vécue par les femmes sur le marché du travail.

Le lien qui unit ces deux réalités ? Le « prendre-soin », ou care comme l’appellent les anglophones.

Le prendre-soin ou le travail centré sur autrui a tendance à être sous-valorisé et sous-estimé dans nos sociétés, donc indubitablement, cela se reflète lors de l’évaluation de la valeur de ce travail. Parce qu’elles sont faites au niveau domestique, quand elles sont transposées au niveau professionnel, ce sont des qualités qui sont considérées comme innées.

Yves Hallée, professeur à l’Université Laval

« C’est un travail qui est considéré comme naturel, comme si on n’avait pas besoin de qualifications, d’apprentissage pour faire ce travail-là », ajoute Mme Rose. Pourtant, 77 % des répondants au sondage du Carrefour-jeunesse emploi Portneuf estiment important que la gardienne d’enfants qu’ils embauchent ait suivi la formation Gardiens avertis de la Croix-Rouge ou une autre formation en secourisme.

Yves Hallée évoque également le concept de la ségrégation professionnelle qui fait en sorte que les femmes se retrouvent dans un nombre restreint d’emplois, qu’elles sont les seules à occuper, ce qui a des effets sur la rémunération. « C’est l’effet de la ségrégation professionnelle que cherche à corriger la Loi sur l’équité salariale notamment, expose-t-il. Dans ce cas-là [le gardiennage], on ne peut évidemment pas dire que ça tombe sous le joug de la Loi sur l’équité salariale et même sous la question du salaire minimum, mais la question se pose. Pourquoi, dans nos sociétés, c’est considéré comme moins important et moins valorisé ? En plus, on leur confie nos enfants. C’est ce qui m’apparaît assez paradoxal. »

Malgré les progrès, l’équité salariale n’est pas atteinte au Canada. Selon Statistique Canada, en 2018, à travail égal, les femmes gagnaient 87 cents par dollar gagné par les hommes.

« Est-ce que ce salaire bas, mal justifié [pour le gardiennage], peut préparer la voie de l’iniquité salariale future que les jeunes vivront peut-être une fois sur le vrai marché du travail ? », se demande Mathieu Bergeron.

« On crée une culture, chez les filles, chez les femmes que c’est correct d’être moins bien rémunérées et que les hommes ont besoin de plus d’argent », croit Ruth Rose.