L’épidémiologiste Nimâ Machouf a fait un tour par la place des tam-tams, au pied du mont Royal, le week-end dernier. Des gens y étaient rassemblés, comme d’habitude, mais elle a constaté qu’ils étaient bien espacés les uns des autres.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

C’était probablement autre chose le week-end précédent, convient-elle : sur des photos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, on voyait des gens collés les uns aux autres. Les photos ont choqué l’opinion publique. Même le premier ministre François Legault y a fait référence dans son point de presse.

Mais si les gens ont la discipline de respecter les deux mètres de distance entre eux à l’extérieur, Nimâ Machouf n’y voit pas de problème. Le risque de transmission dans ces circonstances est négligeable, souligne-t-elle. Et se voir à l’extérieur, « c’est bien pour le moral, pour la santé, pour la société, pour les liens sociaux ».

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Nimâ Machouf, épidémiologiste à la Clinique du Quartier latin et chargée de cours à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Si les policiers font preuve de discernement, le décret 1020-2020 semble leur donner le droit de distribuer des contraventions aux gens qui se rassemblent dans des lieux publics, même à deux mètres de distance. Adopté le 30 septembre, ce décret stipule qu’il est interdit, en zone rouge, d’organiser un rassemblement dans un lieu extérieur public ou d’y participer (sauf dans un cadre scolaire ou un cadre de manifestation), sans mention de l’exception des deux mètres. Le décret interdit aussi les rassemblements dans les maisons et sur les terrains privés, sauf pour les personnes seules et celles ayant besoin de soutien. Le Québec fait figure d’exception dans sa lutte contre la deuxième vague en optant pour l’interdiction des rassemblements privés.

> Consultez le décret gouvernemental

Sur son site internet, le ministère de la Santé et des Services sociaux apporte des nuances. On y écrit que les « réunions en plein air dans un lieu public », comme un parc, ne sont « pas interdites », mais « pas recommandées », et que la distance de deux mètres doit être respectée. Les directives sont les mêmes pour ceux qui veulent aller faire une marche : pas interdit, mais pas recommandé.

Comment expliquer cette contradiction ? « Le décret l’interdit [de se voir dans un lieu public extérieur], certes, mais comme mentionné en point de presse par le DHoracio Arruda, il faut avant tout faire preuve de bon jugement et maintenir en tout temps une distance physique de deux mètres avec les gens appartenant à d’autres bulles, nous écrit l’équipe des relations avec les médias du Ministère. S’il s’avérait que les règles soient transgressées de manière abusive, l’interdiction inscrite au décret permettrait aux forces de l’ordre d’agir. »

Danger et cohérence

Est-ce risqué, se voir à l’extérieur ? Moins qu’à l’intérieur, confirme l’épidémiologiste français Quentin Leclerc, que nous avons joint à Londres, où il fait son doctorat. M. Leclerc a publié une revue de la littérature, en juin, pour mieux comprendre les modes de transmission de la COVID-19. Sur les 201 éclosions recensées, 7 sont survenues dans un contexte uniquement extérieur.

« On a pu confirmer que le risque de transmission était plus élevé dans des environnements à l’intérieur, où les gens sont à proximité, où ils peuvent parler fort, dans des lieux qui ne sont pas très bien ventilés et où il peut faire plutôt frais », explique le chercheur.

PHOTO FOURNIE PAR QUENTIN LECLERC

Quentin Leclerc fait son doctorat à la London School of Hygiene & Tropical Medicine.

Selon une étude japonaise citée dans sa revue, le risque de transmettre le virus est 18 fois plus élevé dans un espace clos qu’à l’extérieur. La circulation de l’air, à l’extérieur, disperse les particules virales projetées. La ligne est parfois floue entre l’intérieur et l’extérieur, note M. Leclerc, qui cite l’exemple du marché couvert. Les rassemblements extérieurs impliquent parfois des croisements à l’intérieur, comme aux toilettes, dit-il.

Mais dehors, à deux mètres, le risque demeure « minime », convient Quentin Leclerc.

Nimâ Machouf se questionne sur la logique derrière cette interdiction de 28 jours de se voir à l’extérieur, même à deux mètres. Si ce n’est pas justifiable sur le plan scientifique, ce l’est peut-être sur le plan organisationnel.

Parce que les gens ont abusé, le gouvernement pense qu’en l’imposant, ça va être plus facile à gérer. Le problème, c’est que ce n’est pas parce qu’il y a eu des abus qu’il faut pénaliser toute une population qui avait trouvé un moyen de sortir de l’isolement en toute sécurité.

Nimâ Machouf, épidémiologiste à la Clinique du Quartier latin et chargée de cours à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Selon Christian Jacob, président de l’Association des microbiologistes du Québec (AMQ), les autorités n’avaient pas le choix d’adopter des mesures devant la progression exponentielle des cas. « Je ne parle pas au nom de l’AMQ, mais si c’est moi qui avais fait la réglementation, j’aurais peut-être été plus permissif à l’extérieur, dit-il. Les spectacles à l’extérieur, où tout le monde est épaule à épaule, c’est sûr que la transmission est possible. Mais recevoir des amis à l’extérieur, c’est beaucoup moins risqué qu’à l’intérieur. »

Médecin psychiatre, Maxime Dussault-Laurendeau le souligne d’emblée : il ne voudrait pas être à la place des dirigeants à l’heure actuelle, qui sont confrontés à de nombreux enjeux. Il ne remet pas du tout en cause l’importance de limiter le plus possible nos contacts sociaux actuellement. Mais il se questionne aussi sur les choix qui sont pris pour aborder cette deuxième vague, maintenant que nos connaissances sur le virus se sont affinées.

« C’est peut-être un pari d’interdire tout ce qui est social pour envoyer le message qu’il faut mettre sa vie sociale sur pause, mais c’est peut-être un pari dangereux, croit-il. Parce que si on ne s’adresse pas assez à l’intelligence des gens, on risque d’avoir une désaffection. » Le psychiatre a d’ailleurs publié une lettre ouverte dans Le Devoir dans laquelle il plaide pour une conversation sérieuse et plus nuancée dans le débat actuel.

Lisez la lettre de Maxime Dussault-Laurendeau

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Maxime Dussault-Laurendeau, médecin psychiatre

Il est essentiel, dit-il, que les gens voient la cohérence derrière les mesures annoncées, que ce soit l’interdiction de se voir dehors, la fermeture des bibliothèques ou celle des salles de spectacle.

« Je comprends l’idée de faire un message clair et simple. Les gens vont le respecter. Et ceux qui ne respectent pas, on va sévir. Mais plus la crise se prolonge, moins c’est une approche qui va être payante, estime le médecin psychiatre, qui rappelle que la pandémie est loin d’être terminée. Ce type de clivage qu’on instaure — les bons d’un côté, les méchants qu’on doit dénoncer de l’autre —, ça peut marcher un temps. Mais à la longue, ça crée de l’usure. »

Les amis qui seraient allés faire une promenade ensemble seront peut-être tentés de se cacher à l’intérieur pour se voir, craint-il.