En délaissant les références traditionnelles, souvent aliénantes, nous avons mis de côté le rite de mort. Et on ne sait pas trop comment s’y prendre pour saluer les morts, constate l’anthropologue Luce Des Aulniers, qui publie ces jours-ci son essai Le temps des mortels, aboutissement de 40 ans de recherches en socioanthropologie de la mort. Entrevue.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

La crémation est manifestement à la mode. Comment l’expliquer ?

C’est un mode de disposition commode, rapide, portatif, qui a l’avantage de laisser un battement de temps pour procéder aux funérailles. Ça ménage aussi notre sensibilité, parce qu’on ne veut pas imaginer un cadavre qui se décompose. Dans la crémation traditionnelle, comme pour l’hindouisme, l’idée est de séparer rapidement le corps et l’esprit ; la fumée symbolise la libération de l’âme. Mais c’est devenu pour nous un procédé axé sur la technique, dont on refuse de voir la brutalité, et qui nous a déroutés : les cendres sont forcément dépersonnalisées et on ne sait pas trop quoi en faire. Notre manière de réagir, bien sûr inconsciente, ce serait notamment d’accentuer le caractère personnalisé des funérailles, d’où la centration actuelle sur l’hommage.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Luce Des Aulniers est professeure émérite au département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal.

L’hommage prend en effet une place prépondérante dans les funérailles. On insiste sur les traits singuliers du disparu, on écoute les chansons qu’il aimait. En faisant cela, passe-t-on à côté de quelque chose ?

Toutes les sociétés ont inclus les hommages dans leurs rites. Ça répond à un besoin psychique de s’agréer le mort, ça rassure les vivants et ça les déculpabilise, aussi. Le changement notable, c’est que c’est souvent devenu le seul élément d’une cérémonie. On parle de lui comme vivant uniquement. Et ce qu’on perd, c’est la pédagogie de la mort. On est tous mortels, comment fait-on pour mieux vivre ensemble, pour limiter les iniquités et les bêtises qui nous font mourir avant notre temps ? Il ne s’agit pas de répondre sur place à ces questions-là, mais de se les poser. En ce sens, la mort s’avère un éperon porteur de civilisation, par-delà le vertige qu’elle provoque.

On ne sait plus trop quoi faire avec les cendres, mais il existe aujourd’hui toutes sortes de pratiques : les répandre dans la nature, les garder chez soi, les intégrer dans un bijou… Quel en est l’impact sur le deuil ?

La base du processus de deuil, c’est de trouver une juste distance à l’égard de nos morts et à l’égard de notre chagrin. Cet enjeu dynamique a présidé aux rites depuis des millénaires. On trouve d’abord une place physique au mort, où il va être assimilé aux morts, à leur monde inconnu. Garder son mort à soi, d’une certaine façon, c’est refuser qu’il fasse partie d’une humanité historique. Regrouper les restes des morts dans un lieu qui leur est dédié, où leur trace biographique est minimalement signalée, ça délimite autant le chagrin que ça rappelle à tous notre destin. Ça ne signifie pas qu’on les oublie. Des objets analogiques de leur existence nous soutiennent : des photos, un vêtement, un livre... L’absence de l’être aimé, d’abord cruelle, mute en chagrin doux au fur et à mesure qu’on métabolise ce qu’on aimait de lui, ce qui le fait devenir une présence autre, qui nous change.

Vous parlez dans votre essai de la « wébérisation » de l’événement et du souvenir. Que penser du recours aux réseaux sociaux pour souligner la mort ? Sommes-nous encore dans l’hommage ?

Tout à fait, c’est un prolongement. On est beaucoup dans le « il était pour moi », ce qui demeure libérateur. Cette modalité démocratisée d’inscrire un témoignage n’en fait pas un rituel ni ne résume le deuil : un rituel, c’est une série d’actes spéciaux, profondément incarnés, concertés, en synchronie. Les réseaux sociaux ne remplacent pas le fait d’aller marcher avec la personne endeuillée, d’échanger calmement en la prenant par le bras. Les individus qui clament l’absolue nouveauté du web peuvent ignorer comment d’autres sociétés assument les ressorts de la perte et du renoncement. Ensuite, il est tentant, sur le web, d’encapsuler son mort comme un éternel vivant, par exemple en estimant « dialoguer avec lui ». L’aménagement de la distance la plus juste possible est alors entravé, bien malgré nous. Et la mort, qui demeure mystérieuse, est rabattue dans notre réflexe culturel de la répétition du connu et du contrôle.

IMAGE FOURNIE PAR BORÉAL

Le temps des mortels – Espaces rituels et deuil, de Luce Des Aulniers

Le temps des mortels – Espaces rituels et deuil. Luce Des Aulniers. Chez Boréal. 352 pages.