Des hommes à la voix haut perchée qui se font appeler « madame » au téléphone. Des femmes adultes qui ont une voix enfantine. Des personnes trans qui désirent harmoniser leur voix avec leur identité de genre. Les raisons pour vouloir faire évoluer son registre vocal sont nombreuses. Mais si les spécialistes sont rares, les résultats sont convaincants.

Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Cloé Veilleux, une personne trans, a amorcé sa transition à 41 ans. Elle a fait énormément de recherches avant de découvrir qu’un orthophoniste pouvait l’aider dans ce qu’elle identifiait comme un problème. « La voix vendait mon statut de personne trans, explique-t-elle. Ça augmentait mon anxiété en situation sociale. Peu importe comment je m’habillais, les gens le réalisaient dès que j’ouvrais la bouche. »

Puisque son métier exige plusieurs interactions sociales, elle s’est résolue à chercher du soutien. « Il y a beaucoup de ressources gratuites en ligne et plusieurs personnes qui s’éduquent entre elles, mais je préférais un spécialiste qui s’ajuste à mes besoins spécifiques. »

Une spécialisation plutôt rare

Elle s’est tournée vers l’orthophoniste Cédric Maguin, qui a des clients dans la région métropolitaine, en Abitibi, au Saguenay, à Québec et au Nouveau-Brunswick. « En orthophonie, la proportion de professionnels qui s’intéressent à la voix en général est déjà petite, et ceux qui se spécialisent en harmonisation vocale sont très rares, souligne-t-il. C’est mon terrain de prédilection. »

Parmi ses clients, on retrouve plusieurs personnes trans qui veulent une voix correspondant à leur identité post-transition. Dès la première rencontre, il identifie le type de voix souhaité. « Avec une femme trans, je demande des exemples de voix de chanteuses, de journalistes, d’actrices ou de personnes de sa famille dont elle apprécie la voix. Les réponses changent d’une cliente à l’autre : certaines veulent une voix cristalline de princesse, d’autres une voix de rockeuse éraillée. »

Il leur explique ensuite la marge entre la voix désirée et la voix qu’elles obtiendront.

La voix est un domaine très complexe. On peut développer certaines caractéristiques plus féminines, mais on ne fait pas de magie.

Cédric Maguin, orthophoniste

Cela n’empêche pas Cloé Veilleux d’être aux anges après trois mois de travail. « Beaucoup de gens sont impressionnés d’entendre à quel point ma voix est différente, affirme-t-elle. Ils me disent que je sonne désormais comme ma sœur. Ça me rend euphorique ! »

Avec ou sans spécialistes

Chaque session de Mme Veilleux avec Cédric Maguin débute par une discussion durant laquelle il prend des notes pour la faire travailler sur un nouvel élément. « La dernière fois, c’était mes attaques de consonnes explosives, comme les “b” ou les “p” : j’essaie de les adoucir pour que ce soit plus féminin. »

L’orthophoniste a développé un tas d’exercices pour aider les gens à faire évoluer leur registre vocal. « On travaille sur une rééducation musculaire pour amener le larynx dans une configuration plus féminine, explique-t-il. On se penche également sur les paramètres acoustiques, la façon de produire les sons, les expressions faciales, la gestuelle ou le choix de vocabulaire. Par exemple, on remarque que les femmes utilisent souvent plus d’adverbes dans leurs communications. »

Parmi les autres spécialistes dans le domaine, on retrouve quelques professeurs de chant comme Nathalie-France Forest. Cette dernière confirme que les complexes liés à la voix sont nombreux dans la population. « Dès que j’informe quelqu’un de mon métier, il m’explique comment sa voix a été accueillie ou non durant sa vie. Environ trois personnes sur quatre se sont fait dire qu’elles n’avaient pas une belle voix... »

Un jugement qui affecte la plupart des individus. « Ça influence toute leur communication, ajoute-t-elle. Les gens admettent l’idée que leur voix est agréable ou non, forte ou douce, juste ou fausse quand ils tentent de reproduire des notes. Ceux qui se sont fait dire de faire le poisson silencieux dans une chorale vont toujours porter une certaine honte. »

En 30 ans de carrière, Mme Forest a rencontré plusieurs cas différents. « J’ai aidé une femme, qui se faisait dire que sa voix ressemblait à celle d’un homme, à réaliser que son outil vocal était puissant au naturel et comment l’adoucir. J’ai vu plusieurs comédiens qui se faisaient reprocher de prendre trop de place et je les ai aidés à mieux gérer leurs élans. J’ai aussi aidé un portier énorme qui avait une petite voix et qui perdait toute crédibilité dès qu’il ouvrait la bouche. En fait, on juge surtout les hommes et les femmes pour leur voix trop aiguë, mais peu l’inverse. »

Une voix « non professionnelle »

Future intervenante de la santé, Caroline, qui souhaite garder l’anonymat pour ne pas nuire à sa réputation dans son milieu de travail, s’est fait dire, durant ses stages, que sa voix était trop aiguë, trop timide, voire enfantine. « On me disait que je ne sonnais pas professionnelle, parce que ma voix ne projetait pas de confiance et que je parlais comme si je n’étais pas sûre de ce que j’affirmais. »

Depuis la fin du mois de juillet, elle fait appel à Cédric Maguin pour analyser sa situation et élaborer des exercices. « C’était difficile au tout début, car je ne voyais pas de changements immédiats. Mais après deux séances, j’ai commencé à entendre des différences. Ma voix est plus neutre, avec moins de variations. Ça m’encourage à poursuivre ! »

Malgré les objectifs fixés, l’orthophoniste s’assure de ne pas trahir la personnalité de ceux et celles qui le consultent. « Certaines femmes viennent me voir en prenant d’emblée une voix plus faible ou timide. Quand je leur demande si elles sont introverties ou extraverties, et qu’elles me répondent qu’elles ont l’habitude de prendre leur place, je leur explique que ça doit aussi passer dans leur voix. »

Dans tous les cas, il observe le poids des constructions sociales dans la perception d’une « belle » voix de femme et une « belle » voix d’homme. « Il y a une grande part de culture dans la perception de notre voix. Moi-même, je trouve que ma voix n’est pas très masculine par rapport à ce que nous renvoie notre société sur ce que c’est être un homme. »

De son côté, Nathalie-France Forest fait une analyse toute en finesse de la voix parlée et chantée. « Dès le premier cours, je peux déterminer comment un élève utilise son instrument vocal, comment il prend position dans la vie, comment il entre en relation, quels sont ses mécanismes de défense, quels aspects de sa voix sont en forme ou non. Par la suite, on regarde ce qu’il veut atteindre. Ce n’est pas nécessairement un résultat extérieur, mais un développement. »