Un tsunami est passé sur le monde du travail. Projeté dans une situation sans précédent, celui-ci voit sa structure profondément ébranlée. Quel impact aura cette crise sur notre quotidien… et sur notre bonheur ?

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

En mai dernier, 33 % des Québécois forcés au télétravail par la pandémie avaient hâte de retourner au bureau. Seuls 14 % sont encore de cet avis trois mois plus tard, selon les résultats d’un récent sondage de la firme de ressources humaines ADP Canada. Le confinement a entraîné chez beaucoup de travailleurs un indéniable désir de changement.

Ce que l’on perd et ce que l'on gagne

Le travail est un milieu de socialisation. Il est aussi associé à plusieurs plaisirs qui varient d’une personne à l’autre : sorties, repas au restaurant, soins, jasettes entre collègues... Beaucoup de ce que nous associons à l’univers professionnel survient dans un cadre informel et relationnel, et de manière spontanée. Combien de décisions se prennent sur un coin de bureau ou autour de la machine à café ?

« C’est la partie informelle du travail et son côté humain qui écopent présentement, observe Sylvie Ménard, coach de gestion en leadership positif. Ceux dont le cercle social gravitait autour du travail devront imaginer d’autres façons de demeurer en relation avec les autres. »

Toutefois, personne ne s’ennuie de courir sans cesse, de passer des heures dans les transports ou de ne pas voir sa famille parce que le travail prend trop de place, relativise la doctorante en administration qui s’intéresse à la résolution de problèmes en entreprise dans le contexte du télétravail.

La COVID-19, dit-elle, n’est pas une crise : c’est une catastrophe qui provoque une profonde remise en question.

En Amérique du Nord, on est beaucoup dans la valorisation du savoir et du savoir-faire, mais peu dans le savoir-être. C’est un concept que la pandémie va précipiter.

Sylvie Ménard

Alors que notre bonheur est associé en grande partie à des choses extérieures à nous, le contexte nous force à tourner notre regard vers l’intérieur, note Sylvie Ménard.

Plus de retour en arrière

Chez Turbulent, entreprise spécialisée en création de contenu numérique, la productivité a bondi de 15 % au cours des premiers mois de la pandémie et s’est stabilisée depuis. Les employés, début trentaine en moyenne, ont majoritairement manifesté leur envie de rester en télétravail, en partie ou à temps plein, rapporte leur conseillère principale en ressources humaines, Enrica Boucher. « On sent que ça donne un répit aux gens et que ça fonctionne. Et on comprend que ce sera là pour rester. »

En pleine expansion, l’entreprise songeait à agrandir son espace avant la pandémie. Elle vient plutôt de trancher en faveur d’un réaménagement de ses locaux afin d’offrir, plutôt que des bureaux fixes, quelques stations de travail qui pourront être réservées par les employés en fonction de leurs besoins.

« On voyait le télétravail arriver, mais alors qu’on pensait que ça se ferait sur 10 ou 20 ans, ça s’est fait sur six mois. C’est drastique », affirme Pierre Côté, fondateur de l’Indice de bonheur Léger (IBL) qui, depuis 2006, observe et mesure ce qui fait vibrer les Québécois dans différentes sphères de leur vie, dont le travail. Cette révolution, s’inquiète-t-il, a des conséquences dramatiques aux niveaux social, économique et humain : les centres-villes se dévitalisent ; chacun s’isole chez soi. Comment trouver son compte dans ce déséquilibre ?

Trouver son bonheur au travail

Selon l’IBL, sur 25 facteurs associés au bonheur général, le travail arrive en cinquième position, après l’accomplissement, la santé, l’amour et la reconnaissance. Plus on est satisfait au travail, plus l’indice de bonheur général monte.

Les piliers de bonheur au travail définis par l’IBL sont plutôt stables depuis 2006. Le climat au travail, qui comprend les relations entre collègues, y figure en deuxième position des critères auxquels les travailleurs accordent de l’importance dans leur vie professionnelle, tout juste après la réalisation de soi, et loin devant d’autres critères comme la rémunération, le respect, le dépassement de soi, l’équilibre dans la charge de travail et la correspondance (entre ce qu’on fait et ses aspirations).

Paradoxalement, alors qu’ils sont coupés de leur lieu de travail et de leurs collègues, plusieurs préfèrent rester à la maison.

Un regard sur l’avant-COVID-19

Interrogé à pareille date il y a un an, Pierre Côté dressait le portrait d’un monde du travail en pénurie de main-d’œuvre. Beaucoup d’employeurs cherchaient alors à retenir leurs employés. Miser sur l’ambiance au travail se présentait comme une stratégie gagnante.

À la même période, les résultats du sondage de l’Indice de bonheur au travail Léger (IBTL) révélaient que 37 % des travailleurs étaient insatisfaits de leur travail. La moitié affirmait être tentée d’accepter un emploi dans une autre organisation, et cela fortement pour une personne sur quatre. Les raisons invoquées : la diminution du stress, le climat et les conditions de travail.

« Certains ont possiblement trouvé leur compte dans cette nouvelle situation, réfléchit-il aujourd’hui. J’ai toujours prétendu que le travail est bien plus qu’un gagne-pain : c’est un milieu où l’on vit. Cette notion boite un peu présentement, du moins pour les milliers d’entreprises qui sont en télétravail », admet Pierre Côté.

« La pandémie nous amène à faire un bilan des déséquilibres de nos vies et ça nous conduit inévitablement ailleurs, estime Sylvie Ménard. Je pense qu’un antidote est de volontairement porter notre regard sur ce que ça nous apporte plutôt que sur ce que nous avons perdu. Et tenter de définir nos piliers de bonheur au travail à travers cette nouvelle réalité. »