Elle est loin, l’époque où tous les Québécois se réunissaient devant le téléviseur, au même moment, pour regarder la série de l’heure. Comment les jeunes d’aujourd’hui visionnent-ils leurs séries en ligne ? Des professeurs de l’UQAM ont voulu le savoir.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Les séries, toujours les séries

Si les adolescents écoutent surtout des vidéos sur YouTube, « chez les 18 à 24 ans, c’est vraiment les séries, et ça progresse », nous dit d’emblée Christine Thoër, professeure au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). En collaboration avec le CEFRIO (organisme qui a cessé ses activités à la fin de juin), Mme Thoër et son collègue Christian Agbobli, professeur au même département, ont mené une enquête pour mieux cerner les pratiques de visionnement en ligne de séries des jeunes. En mars dernier, ils ont sondé 1000 Québécois âgés de 18 à 24 ans à travers le Québec (panel web) et mené 40 entretiens individuels entre 2018 et 2020. Une première enquête semblable avait été publiée en 2017. « Pour les jeunes adultes, les séries figuraient parmi les contenus qu’ils regardaient le plus, mais là, on voit qu’elles prennent encore plus d’importance », indique Christine Thoër. En effet, la proportion de jeunes adultes qui regardent des séries en ligne est passée de 57 % à 79 % entre 2017 et 2020.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Christian Agbobli et Christine Thoër, tous deux professeurs au département de communication sociale et publique de l’UQAM, ont publié une étude sur les habitudes de visionnement des jeunes.

Les recommandations des algorithmes

Les plateformes comme Netflix et YouTube font des suggestions de séries à leurs utilisateurs en fonction de ce qu’ils ont déjà visionné et de ce que les autres utilisateurs ont visionné. « Ce qui a aussi progressé de manière très nette, c’est le fait que les jeunes vont s’appuyer sur les recommandations de ces algorithmes », indique Christine Thoër. En effet, les deux tiers des jeunes adultes ont maintenant recours à ces suggestions, contre moins de la moitié en 2017. Si les jeunes sont satisfaits de cette option, qui leur fait découvrir des séries qu’ils n’auraient pas découvertes autrement, c’est une moins bonne nouvelle pour le contenu québécois, note Christine Thoër. « Déjà que les contenus québécois ne sont pas très présents sur les plateformes en ligne que regardent le plus les jeunes, ils ne sont pas tellement mis en valeur non plus au travers des recommandations », note-t-elle.

87 %

Environ 87 % des jeunes Québécois utilisent Netflix, ce qui en fait la plateforme la plus utilisée pour visionner des séries en ligne. YouTube arrive en deuxième (48 %), suivi des sites de chaînes de télévision (41 %), d’ICI Tou.tv (29 %) et de Disney+ (20 %).

Seuls… et sur leur téléphone

« La télévision devant laquelle tout le monde s’asseyait a commencé à disparaître depuis un certain temps, mais là, ça a vraiment disparu », constate Christine Thoër. Les jeunes regardent leurs séries en ligne le plus souvent à partir… de leur téléphone (76 %) ! « Ceux qui sont en appartement n’ont pas nécessairement de télévision, explique la chercheuse. Donc, ça va être le téléphone ou l’ordinateur. » Le téléphone permet aussi aux jeunes d’écouter leurs séries en mangeant, en faisant la vaisselle, en se brossant les dents, en prenant l’autobus… Comme chaque utilisateur a son propre rythme de visionnement, et comme l’offre de séries est très diversifiée, les jeunes regardent de plus en plus leurs séries en solitaire. Quelque 70 % des jeunes Québécois écoutent leurs séries en ligne seuls assez souvent ou presque toujours, montre l’enquête.

Vive le revisionnement

Un autre aspect qui a progressé (et qui a surpris les chercheurs) : le revisionnement des séries. « L’offre n’arrête pas d’augmenter, mais les jeunes revisionnent de plus en plus les séries qu’ils ont aimées », note Christine Thoër. Le quart d’entre eux revisionnent des séries de façon régulière. « C’est beaucoup des émissions comme Friends, relate Mme Thoër. IIs vont les regarder, les regarder, les regarder… Ça peut paraître étrange, mais ça leur apporte plein de choses, notamment un espace sécuritaire », dit la professeure, qui souligne que l’enquête en ligne a été menée au début du confinement. « Il y a tout un effort à faire pour s’approprier l’univers d’une nouvelle série, souligne-t-elle. Ils vont donc revenir vers des séries où le plaisir de visionnement est 100 % garanti. » Par ailleurs, les jeunes, qui sont rarement abonnés à plus de deux plateformes de visionnement, ne se sentent pas nécessairement submergés par l’offre de séries, ajoute-t-elle.