Black Lives Matter a résonné jusqu’au Québec. Si le mouvement est ancré dans la lutte contre le profilage racial et la violence policière, ses échos sont ressentis de multiples façons. Plus que jamais, les communautés noires veulent raconter leurs propres histoires.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

La pandémie a vidé Montréal de ses touristes, mais Rito Joseph multiplie les visites guidées cet été. Il explore, un monument à la fois, l’histoire de la métropole sous la perspective des communautés noires et démystifie des anecdotes historiques peu abordées dans les salles de classe.

Samedi, dès 11 h, ils sont une quinzaine à se tenir debout sous un soleil ardent, devant la station de métro Lionel-Groulx, à Montréal. Familles et groupes d’amis attendent de pied ferme Rito Joseph, mordu d’histoire au physique de basketteur qui se donne pour mission, depuis deux ans, de valoriser l’histoire des communautés noires montréalaises.

« L’histoire des afrodescendants, on n’en parle pas trop. Le fait d’occulter le parcours des Noirs au Québec, ça explique beaucoup comment les Noirs se font traiter aujourd’hui. Je ne voulais pas seulement dénoncer, mais poser une action », explique-t-il à La Presse en ajustant son micro, prêt à animer son prochain tour guidé.

Rito Joseph s’est baladé tout l’été dans le Vieux-Montréal avec des groupes de 10 à 15 personnes pour raconter l’esclavage au Québec.

Il entame maintenant un parcours différent dans la Petite-Bourgogne, berceau du jazz canadien. Le quartier du sud-ouest de Montréal a vu naître Oliver Jones et Oscar Peterson, illustres musiciens qui ont fait connaître la ville au monde. Mais le bagage historique du secteur ne s’arrête pas à des notes de musique.

On est fiers d’Oscar Peterson et d’Oliver Jones, mais on est moins fiers de leur quartier, de leur communauté et de leur héritage. On est fiers de notre Festival de jazz, mais pas de ses racines.

Rito Joseph

Dès 1907, la Petite-Bourgogne était pourtant la Mecque de l’activisme noir au Canada.

La visite débute devant la Union United Church, première congrégation noire au pays, située à un jet de pierre du marché Atwater.

Oscar Peterson y a suivi ses premières leçons de piano au sous-sol. Mais ce qu’on raconte rarement, ce sont les visites de Stokely Carmichael – figure mythique de la lutte des droits civiques aux États-Unis – et de Nelson Mandela dans cette église.

Non loin de là, on trouve la Universal Negro Improvement Association of Canada (UNIA), établie rue Notre-Dame depuis 1919. C’est ici que Louise Langdon, jeune femme très active au sein de l’organisation à Montréal, tombe amoureuse d'Earl Little. Si ces noms ne sont pas familiers aux oreilles des Québécois de toutes origines, le nom de leur fils l’est davantage : Malcolm X.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Rito Joseph explore dans ses populaires tours guidés l’histoire de la métropole sous la perspective des communautés noires.

Vladimir Jacques, venu avec son épouse et leurs deux enfants, en est bouche bée.

Être en mesure de découvrir qu’en tant que Noir, ton histoire aussi se trouve à chaque coin de rue, je trouve ça fabuleux. Je découvre tellement de choses incroyables dont on ne parle pas assez au Québec, dans les écoles ou ailleurs.

Vladimir Jacques

Le temps file. On passe en revue le Coloured Women’s Club of Montreal, première association de femmes noires au Canada, fondée en 1902 dans une ville alors ségréguée, mais bouillonnante de militantisme. Sans oublier la naissance des cabarets de jazz, qui ont fait la renommée de la ville, et le quotidien des porteurs de voitures-lits durant l’âge d’or du transport ferroviaire au Canada. La plupart étaient des hommes noirs chargés du confort des passagers, cirant leurs chaussures au besoin.

« J’ai grandi dans la Petite-Bourgogne et je revisite l’histoire du quartier aujourd’hui. C’est super important que des jeunes noirs comme mon fils connaissent l’histoire de leur communauté », confie Ayanna Allene.

Habitué aux cours d’histoire ponctués de diapositives et d’ouvrages qu’il juge soporifiques, son fils, Marcus Lynch, recommande l’expérience. « C’est des trucs que je n’aurais jamais appris à l’école. Pour les prochaines visites, je reviendrai avec mes amis. »

Rito Joseph n’a suivi que quelques cours d’enseignement de l’histoire à l’UQAM, mais il a fait ses devoirs. Plus jeune, il a dévoré les ouvrages de Dorothy Williams et ceux de Frank Mackey, spécialisés dans l’histoire des Canadiens noirs.

Un énorme travail de vulgarisation se cache derrière chacune des visites qu’il anime. « J’essaie de synthétiser les informations et de les raconter sur le terrain sans utiliser le langage cryptique des salles de classe. J’espère que c’est quelque chose qu’on pourra offrir aux écoles bientôt », dit-il.

Depuis le début de l’été, il sent un engouement pour ses visites guidées qui affichent toujours complet. « Il y a un tournant en ce moment au Québec. Les gens ont envie de savoir et de comprendre ce qui touche les communautés noires. J’espère que ce vent de changement n’est pas un feu de paille. »

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