Une nouvelle étude s’intéresse à l’effet inattendu de l’Église catholique sur les structures familiales en Occident. Les prêtres auraient démantelé les structures tribales et affaibli la solidarité avec la parenté éloignée pour mieux contrôler leurs ouailles. Cela expliquerait pourquoi la consanguinité est rare en Occident, contrairement à ce qui s’observe ailleurs dans le monde, constate Jonathan Beauchamp, « géno-économiste » québécois qui enseigne à l’Université George Mason, en banlieue de Washington.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Dans la revue Science, l’automne dernier, vous écriviez que le christianisme est l’une des seules religions à avoir combattu les structures tribales. Pouvez-vous résumer votre thèse ?

Le nœud de la guerre, c’est la lutte contre les mariages consanguins. Il fallait jusqu’à récemment une « dispense » de l’évêque pour se marier avec son cousin. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer pourquoi l’Église tenait à diluer les liens dans les réseaux de parenté élargie.

Certains ont avancé que le démantèlement des structures tribales avait pour but d’asseoir l’autorité des prêtres sur les individus. Est-ce plausible ?

Oui, je le crois, mais je reformulerais cette idée : l’Église, comme la plupart des institutions, cherchait à accroître son pouvoir. Dans une version préliminaire de l’article, nous avons évoqué la volonté chrétienne de remplacer la famille et la tribu par la communauté chrétienne. Le démantèlement des structures tribales de pouvoir assurait ainsi un rôle politique primordial aux évêques. Il permettait aussi à l’Église de mettre la main sur des propriétés par des héritages, au lieu qu’ils soient revendiqués par des cousins comme dans d’autres cultures. Le zoroastrisme persan, par exemple, favorisait les mariages entre cousins, alors que l’islam favorise quant à lui les cousins dans les questions d’héritage.

PHOTO FOURNIE PAR JONATHAN BEAUCHAMP

Jonathan Beauchamp, « géno-économiste », professeur à l’Université George Mason

Que signifie la consanguinité dans votre analyse ?

La consanguinité dont il est question ici est le mariage entre cousins au premier et au second degré. C’est très rare dans la société occidentale, alors que c’est très courant partout ailleurs sur la planète. L’un de nos coauteurs, Durham Bahrami-Rad, vient de l’Iran, où le taux de mariages consanguins est de 40 %. Quand il est arrivé à l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, il a été frappé par leur absence au Canada. L’indice d’intensité de parenté (kinship intensity) que nous avons utilisé inclut aussi la polygamie et la propension d’un couple à habiter dans la même maison que les parents de l’un des conjoints.

Comment concrètement avez-vous démontré votre thèse ?

Nos données montrent que plus une société a été exposée longtemps au christianisme, moins son taux de consanguinité est élevé, et plus son individualisme est élevé. Le Mezzogiorno, le sud de l’Italie, a un taux plus haut de consanguinité que le nord de l’Italie ; le sud de l’Espagne aussi par rapport au nord, à cause de la lente Reconquista chrétienne de l’Andalousie musulmane. On ne parle pas de différences énormes en Italie ou en Espagne, disons 5 à 10 % de mariages consanguins par rapport à près de 0 %, mais la différence est là. En Afghanistan, c’est 50 %. On observe aussi dans ces pays une influence plus forte des attentes et des normes sociales, de la solidarité avec la parenté éloignée. Mais attention, nous ne portons pas un jugement de valeur à propos des réseaux plus ou moins denses de parenté et de solidarité. En Occident, ces réseaux ont été remplacés par le filet de protection sociale de l’État. Cette influence antitribale du christianisme ne concerne pas les Églises d’Orient, les orthodoxes et les maronites, par exemple, mais par contre, elle a touché tant les catholiques romains que les protestants.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

La cathédrale de Cordoue était au départ une mosquée.

Vous faites aussi référence à un concept sociologique, la « psychologie WEIRD », acronyme anglais correspondant à l’expression « Occidental, instruit, industrialisé, riche et démocratique ».

J’ai beaucoup travaillé sur la génétique en économie, sur les variantes génétiques de la prise de risque, aussi appelée géno-économie. J’ai parlé à Joe Henrich de Harvard, comme moi biologiste de l’évolution et anthropologue. Il est fasciné par la psychologie WEIRD. En gros, ça parle du fait que dans les populations occidentales, il y a un paquet de variables psychologiques anormales par rapport au reste du monde, notamment l’individualisme et le fait que la confiance n’est pas accordée en priorité à la tribu et à la parenté élargie. On essaie de voir d’où ça vient, et si ces caractéristiques ont un lien avec le fait que la révolution industrielle a commencé en Occident, avec les structures de coopération qui peuvent parfois altérer le rythme des innovations.

Quelle est la prochaine étape de votre projet ?

La prochaine étape sera d’évaluer l’impact de cette anomalie occidentale sur les mariages consanguins, sur le plan du PIB et des institutions politiques.

Que penser du fait que dans plusieurs pays asiatiques peu touchés par le christianisme, par exemple la Chine, la Corée ou le Japon, les réseaux de parenté se sont aussi écroulés avec l’effondrement du taux de natalité ?

Je dirais qu’ici, on parle plus de mondialisation que d’individualisme.

Et que dire de la thèse du sociologue français Alain Ehrenberg, qui explique la montée de la dépression par l’individualisme grandissant des sociétés occidentales qui rendent l’individu responsable de son bonheur, alors qu’auparavant, il pouvait toujours attribuer son malheur à la rigidité des structures sociales, cause de névroses aujourd’hui disparues ?

C’est sûr que le soutien social et émotif est moins dense aujourd’hui. Il y a moins de pression sociale, moins de contraintes sur les choix de vie, mais c’est vrai que si une personne est malheureuse, elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même. En plus, elle a moins de soutien de la famille.

Dernière question : êtes-vous croyant ?

Je préfère ne pas discuter publiquement de ma croyance ou non-croyance.